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Quand tout le monde fut assis, on regarda le dîner que la vieille Françoise, la servante de M. le maire, avait mis sur la table. Et vraiment, ce dîner valait la peine d’être regardé.
D’abord, il était à trois services, car M. Jean-Baptiste n’était pas de ceux qui font les choses à moitié. Quand il invitait ses amis à dîner, on pouvait boire et manger pendant huit jours sans débrider.
Ce jour-là, voilà ce qu’il nous donna :
D’abord, une bonne soupe de bœuf et de petit-salé mêlés ensemble. Ça, c’était pour ouvrir l’appétit, si l’on avait eu besoin d’ouvrir une porte qui, dans nos montagnes, n’est jamais fermée. Quand on travaille ferme, on mange solidement.
Après la bonne soupe vint le bouilli, puis le pâté chaud avec une croûte fumante et dorée et des côtelettes de veau à l’intérieur ; c’est une chose dont les rois et les empereurs voudraient manger toujours. Les pâtés (car il y avait quatre plats de chaque espèce à cause du nombre des invités) furent avalés en un clin d’œil ; alors on apporta des truites accommodées au beurre et au persil, mais si finement que le père Trottebas, du Tay, ne pouvant s’en rassasier et n’en ayant peut-être jamais mangé de sa vie, en dévora cinq en deux minutes et manqua de s’étrangler en avalant l’arrête de la sixième.
Voyant ça, et de peur d’accident M. Jean-Baptiste fit remplir tous les verres et porta la santé de la République.
Alors on trinqua comme des braves, et si fortement, que le bruit des verres fut entendu à plus d’un quart de lieue. [...]
Ensuite, on servit des longes de veau cuit au four, des gigots qui sortaient de la braisière, des rognons de veau rôtis à la broche, des salades de toute espèce, des pâtés de viande froide, des dindes en daube, des dindes rôties, des perdreaux, trois lièvres, deux en civet et un à la broche, deux petits cochons de lait farcis à l’intérieur, cinq pâtés de pommes, cinq pâtés de poires, cinq pâtés de prunes, et enfin une telle quantité de bonnes choses que tout le monde pensa qu’il serait impossible d’en manger plus que la moitié ce jour-là.
Mais on se trompait, car M. le maire nous dit que ce qui ne serait pas mangé à dîner serait avalé à souper après la danse.

Alfred Assollant, François Bûchamor, p. 136-137 (Quand tout le monde...)