Chanteloube dominait d’un côté la vallée de la Creuse et de l’autre le bassin houiller. De là-haut, on embrassait du regard les installations minières, du Puits Sainte-Barbe jusqu’à celles du puits de Fourneaux, en passant par celles du Puits Saint-Antoine et du Puits Robert. Les cheminées — rondes ou carrées — étaient impressionnantes, notamment celles des usines d’agglomérés, d’où sortaient annuellement plus de cinquante mille tonnes de briquettes, destinées principalement aux compagnies de chemins de fer. L’une d’elles venait de démarrer la fabrication de petits boulets ovoïdes, pour les particuliers.
Leur café avalé, les femmes firent un brin de toilette puis enfilèrent une robe noire tombant aux chevilles, robe par-dessus laquelle elles passèrent un gilet, orné de six boutons blancs. Avant de sortir, elles chaussèrent leurs sabots et ajustèrent leur ravissant chapeau noir, décoré de rubans agencés avec goût — tout aussi noirs. C’est à cause de ces couvre-chefs que les trieuses de charbon de la mine de Lavaveix avaient été affublées du surnom de « modistes ». Coincée sous leur chapeau, une serviette — à carreaux, le plus souvent — venait compléter leur tenue de travail. Elle leur couvrait la nuque et les cheveux, les protégeant ainsi, autant que faire se pouvait, de cette poussière de charbon, qui ne demandait qu’à s’introduire par chaque pore de la peau.

[...]

Chanteloube était l’un des plus gros hameaux des environs. Il avait sa propre église, érigée au début du XVe siècle. Elle trônait au milieu d’un cimetière, dont le mur d’enceinte était écroulé par endroits.
Celles et ceux qui travaillaient au Puits Robert coupaient par le chemin du Patural Blanc. Les autres descendaient vers la route d’Aubusson, qu’ils traversaient pour rejoindre le Puits Sainte-Barbe ou le Puits Saint-Antoine.
Au fur et à mesure que l’on se rapprochait du carreau de la mine, les groupes s’agrégeaient. Une file ininterrompue cheminait sur l’artère principale, déjà largement encombrée de carrioles, car c’était jour de marché, à Lavaveix. Des mineurs s’arrêtaient dans les cafés pour faire leur provision de tabac à rouler, à priser ou à chiquer. Certains en profitaient pour se jeter un verre derrière la cravate, un peu d’eau-de-vie, de quoi se « fouetter les sangs ». [...] Marthe et Alphonsine durent patienter à la voie ferrée, pour laisser passer un convoi chargé de charbon. Lorsqu’elles arrivèrent à leur poste de triage, un homme, qui se tenait sur une passerelle, tira un oignon de son gousset et leur fit remarquer qu’elles avaient deux minutes de retard.

[...]

Marthe saisit une massette et suivit sa mère dans le grand bâtiment. Des wagonnets circulaient sur une voie de chemin de fer de type Decauville — située en contre-haut —, et venaient vider leur chargement de charbon dans des goulottes spécialement conçues à cet effet. Chaque déversement générait un abondant nuage de poussière, lequel n’avait pas le temps de s’estomper qu’un autre wagon basculait sa cargaison à son tour, si bien que les modistes se démenaient du matin au soir au milieu d’une myriade de particules noirâtres en suspension.
Marthe et sa mère s’affairèrent sans répit toute la matinée. Elles remplirent tour à tour leur brouette, en mettant de côté les cailloux, qu’elles devaient ensuite évacuer sur un terrain vague en face du bâtiment de triage. La houille, elle, terminait sa course dans des wagons — standards ceux-là — qui seraient expédiés vers Aubusson ou au nord de la Creuse, et même à Limoges, en empruntant le réseau ferré de la Compagnie d’Orléans.

Michel Blondonnet, La Modiste du Puits Saint-Antoine (Chanteloube dominait...)
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