La rue de la Boucherie est affreuse ! Quand la détruira-t-on ? C’est ici le cri général. Les bouchers seuls ne le poussent point.
[...] Une ruelle étroite, descendant en pente vers une sorte de petite place, une rue bordée d’étaux sinistres, rue qui s’appelait encore, il y a quelques années, du vrai nom qu’elle mérite, la rue Torte, des maisons de bois hérissées de crocs où pendent des viandes dont le sang tombe goutte à goutte au ruisseau, des devantures sombres, des poutrelles enfumées que recouvrent, dans ces jours d’été, des marquises d’un linge jaune et maculé, semblables aux tendidos espagnols.

Un coin de ville d’Asie, des intérieurs sombres qu’eût aimés Rembrandt, le fourmillement singulier d’une rue de Naples et l’horreur d’un charnier oriental. On se croirait en plein moyen âge. On se heurte à des moutons éventrés, écorchés, à des tas horribles et puants. [...]

Ce quartier des Boucheries est une ville dans une ville. Il semble que les bouchers aient des franchises et des mœurs spéciales. Vivant là d’une vie en quelque sorte séparée, ils composent une sorte d’aristocratie toute puissante, l’aristocratie de l’étal.

Jules Claretie, Journées de vacances (La rue de la Boucherie...)