[...] bien loin au-delà des frontières du pays, sur le territoire français, l’on procéda, à l’échelle d’un laboratoire, à une tentative de « résurrection » des troupes russes, en dehors de la portée des bolcheviks, et, par conséquent, d’autant plus probante. Pendant l’été et l’automne, dans la presse russe, pénétrèrent, mais restèrent dans le tourbillon des événements presque inaperçues, des informations sur la révolte armée qui avait éclaté dans les troupes russes en France. Les soldats des deux brigades russes qui se trouvaient en ce pays étaient, d’après l’officier Lissovsky, dès janvier 1917, par conséquent avant la révolution, « fermement persuadés d’avoir été tous vendus aux Français, en échange de munitions ». Les soldats ne se trompaient pas tellement. À l’égard des patrons alliés, ils ne nourrissaient « pas la moindre sympathie », et à l’égard de leurs officiers — pas la moindre confiance.

[...] Fort peu de temps après l’insurrection de Février, la 1re brigade était sortie de la subordination. Elle ne voulait combattre ni pour l’Alsace ni pour la Lorraine. Elle ne voulait pas mourir pour la belle France. Elle voulait essayer de vivre dans la Russie neuve. La brigade fut ramenée à l’arrière et cantonnée au centre de la France dans le camp de La Courtine.

« Au milieu de bourgades bourgeoises — raconte Lissovsky — dans un immense camp, commencèrent à vivre en des conditions tout à fait particulières, insolites, environ dix mille soldats russes mutinés et armés, n’ayant pas auprès d’eux d’officiers et n’acceptant pas, résolument, de se soumettre à quiconque. » [...] C’est ainsi que les autorités militaires de la France mettaient en scène sur leur territoire une guerre civile entre Russes, après l’avoir précautionneusement entourée d’une barrière de baïonnettes.

C’était une répétition générale. Par la suite, la France gouvernante organisa la guerre civile sur le territoire de la Russie elle-même en l’encerclant avec les fils barbelés du blocus.

« Une canonnade en règle, méthodique, sur le camp, fut ouverte. » Du camp sortirent quelques centaines de soldats disposés à se rendre. On les reçut, et l’artillerie rouvrit aussitôt le feu. Cela dura quatre fois vingt-quatre heures. Les hommes de La Courtine se rendaient par petits détachements. Le 6 septembre, il ne restait en tout qu’environ deux centaines d’hommes qui avaient décidé de ne pas se rendre vivants. À leur tête était un Ukrainien nommé Globa, un baptiste, un fanatique : en Russie, on l’eût appelé un bolchevik. Sous le tir de barrage des canons, des mitrailleuses et des fusils, qui se confondirent en un seul grondement, un véritable assaut fut donné. À la fin des fins, les mutins furent écrasés. Le nombre des victimes est resté inconnu. L’ordre, en tout cas, fut rétabli. Mais, quelques semaines après, déjà, la 2e brigade, qui avait tiré sur la 1re, se trouva prise de la même maladie…

Les soldats russes avaient apporté une terrible contagion à travers les mers, dans leurs musettes de toile, dans les plis de leurs capotes et dans le secret de leurs âmes. Par-là est remarquable ce dramatique épisode de La Courtine, qui représente en quelque sorte une expérience idéale, consciemment réalisée, presque sous la cloche d’une machine pneumatique, pour l’étude des processus intérieurs préparés dans l’armée russe par tout le passé du pays.

Léon Trotski, Histoire de la Révolution russe