Comme d’autres, Aubusson a sa rue Vieille et son café Moderne, ses gloires locales auxquelles parfois notre époque joue un tour cocasse. Académicien, auteur oublié de Mademoiselle de la Seiglière, amant d’une Aurore Dudevant qui n’est pas encore devenue George Sand en lui empruntant la première syllabe de son nom, Jules Sandeau est immortalisé par une pizzeria qui occupe sa maison natale.
Telle est Aubusson ; la vieille ville n’est pas, comme souvent ailleurs, momifiée dans son histoire. Les gens, passants, habitants, travailleurs, en foule, donnent aux vénérables demeures une texture chaleureuse, renouvelant sans cesse leurs chatoyantes couleurs, brins de vie tissant le quotidien. Aubusson n’est pas devenu son propre musée. Pas encore, même si certains signes ne trompent pas. Impossible pour le promeneur le plus distrait de perdre le fil d’Ariane de la tapisserie, omniprésente en ses murs. Galeries, expositions, magasins, ateliers, musée, école, la tapisserie est l’âme et le décor de cette ville. Un fil qui fait penser quelquefois à une grosse ficelle touristique : panneaux, enseignes, bas-relief figurant un lissier, tout, recoins et ruelles pavées, y ramène et conduit, sans coup férir, à la maison dite du « Vieux Tapissier ».

[...]

À Aubusson, j’ai connu d’autres cœurs qui ont touché le mien. Ils battent discrètement dans le mystère des ateliers. L’aventure comme derrière une porte que l’on vous ouvre. Celle de la manufacture Saint-Jean, par exemple, ou une autre. Dans une pièce, les yeux retrouvent toutes les couleurs de l’enfance, un arc-en-ciel fait de dizaines de milliers de nuances que l’on imagine d’une extrême douceur mais que l’on n’ose seulement caresser du regard, une matière à réfléchir la lumière et l’imaginaire. Les magasins de laines et de soies des lissiers fascinent parce qu’ils recèlent l’inconnu infini de cet art. Parfois des laines sont mises à part pour vieillir quelques dizaines d’années et acquérir ce que seul le temps peut donner. Des tiroirs renferment des cordons de couleurs, la palette de chaque tapisserie. [...]

Quelques pas encore, et ce qui était séparé, se mêle sans se mélanger, s’unit sans se perdre. Assis à leur métier, lissiers, lissières, velouteuses travaillent, maniant la flûte et le peigne, harpistes du silence, dont les notes sont des couleurs, la partition un carton et la musique une tapisserie. Œuvrant côte à côte pendant des mois sur un même ouvrage, ils sont les dignes descendants des artistes du Moyen-Âge qui ont sculpté les chapiteaux des églises, enchâssé leur vitraux et tissé les premières verdures.

François Graveline, L’Invention du Massif central (Comme d’autres, Aubusson...)
© Page centrale