Mais il est des chemins plus troubles. Chaque ville a sa zone enclose des turbulences, lit précaire des secrets. Ici c’est le Champ de Juillet, lieu de passage vers tous les mondes, réels ou imaginés, beau jardin nuit et jour d’accès libre, et à usages multiples. On y gare sa voiture, sur le haut et sur tous les bords, notamment avant de prendre le train. On commence ici son voyage vers ces lieux plus turbulents où l’on redevient anonyme : marchepied d’une autre vie, prémonition de la liberté. Le traverser en fixant l’horloge de la gare des Bénédictins, en modulant le pas en fonction de l’heure du départ, c’est déjà changer d’air, s’échapper.

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Avant son aménagement confortable le Champ de Juillet abritait une fois l’an et alors sur toute son étendue grandes roues, tirs à la carabine, auto-tamponneuses, labyrinthes magiques pour se perdre, barbes à papa pour se rassurer. Menaces confuses. Besoin de frissons. Frôlements anxieux avec elle en se heurtant violemment. Agressions canalisées. Caresses confuses. Fléchettes et balles contre des poupées en dentelles. Première Gauloise et premier baiser. La première fois avec la langue on trouve ça plutôt dégoûtant. Proximité des blousons noirs. Version 1960 de la « Fête étrange ». Apprentis Grand Meaulnes et pseudos romanos. On rentrait à la maison avec une demi-heure de retard. On se croyait en perdition. Ersatz des rites de passage.
Les forains s’installent toujours ici chaque année. Mais ils n’ont plus que la portion congrue, le parking du haut : l’asphalte a perdu du terrain. La fête a maigri. J’ai grandi. La grande roue ne me fait plus peur. Je vois bien que ce que je prenais pour Luna Park, le royaume des turbulences, la zone, n’était en fait qu’une fête assez sage.
Sage aussi les deux femmes de pierre maintenant allongées à l’entrée des pelouses. S’accouplent-elles vraiment, certaines nuits de pleine lune avec les lions mal dégrossis encadrant d’ordinaire au cœur de la ville l’entrée principale de Saint-Michel ? Noces barbares des femmes tentatrices, grâces un peu lourdes alanguies dans les herbes, sirènes paysannes, avec les vieux monstres gallo-romains protecteurs des tombes ? Pourquoi pas, dans ce parc à fantasmes où la fraîcheur happe le mal dégrossi, où le lisse se mêle au dur. Bras jeté. Paume ouverte. Appel. Je vous caresse de l’œil et du doigt, scrutant vos lentes érosions.
Mais il est six heures du matin. Je sors des entrailles du noir. J’ai froid. Je vais vite me réfugier sous la voûte gigantesque de la gare des Bénédictins, corridor ouaté de mes menues errances, cathédrale de mes départs où les sons se multiplient, s’amoncellent et s’estompent, sous la garde du campanile. Bientôt le quai désert si ce n’est quelques silhouettes, la coquille plastique d’un wagon corail et le recroquevillement dans la douillette lecture. Lumière trop jaune. Café noir. Ma nuit est morte. Les Djinns du Champ de Juillet ont regagné leurs caches secrètes. J’oublie les cauchemars exquis, les turpitudes imaginées, impossibles. Tout est en ordre. Victoire un jour encore des conventions, des horaires ponctuels. Mon sommeil a mangé mes ombres, jusqu’à ce soir et pas plus loin.

Bernard Cubertafond, Province, capitale Limoges (Mais il est des chemins...)
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