Au commencement étaient la Vienne et la campagne. On y est sans y prendre garde à deux doigts de la mairie et de la cathédrale. Retour à soi imperceptible. Besoin d’être au moins un rien ponticaud.
Stationner du côté du pont neuf ou, mieux, commencer par prendre un café sur une terrasse au-delà du vieux pont Saint-Martial. Regarder la Vienne des deux côtés, en enfilade : 1930 est presque intact, usines délabrées qui ont un arrière-goût de campagne, pseudo-moulins qui étaient peut-être des ateliers de chaussures ou de porcelaine — au commencement était aussi l’usine — maisons sans plus d’un étage toujours précédées de leur jardinet, et çà et là quelque belle maison au colombage récemment dégagé, au crépi ocre chaud. Grisaille du labeur et goutte de midi dans l’éternité des pêcheurs à la ligne. Là-haut, sur la même rive gauche ouvrière, je vois ou j’imagine la masse grise du grand séminaire et les façades de l’école du pont neuf [...]
Une pensée pour mémé qui me racontait la construction de l’église Sainte-Valérie, juste en face du grand séminaire. Ce devait être autour de 1890 : des patrons finançaient ; leurs ouvriers, leurs ouvrières — elle en était — convoyaient la pierre ; joyeux dimanches paternalistes !
Une autre pensée pour mes lointains camarades de la communale. Rue du Pont Saint-Martial. 1955. Quelques rares bourgeois comme moi montaient vers le lycée et le bac. Les autres repassaient la Vienne, direction cours complémentaire et certificat d’études. Un dernier jour de juin cessaient nos récréations communes. Suffisait de passer la Vienne pour rejoindre sa classe. Barrière malgré les ponts sans même un semblant de lutte : alors l’inexorable.

[...]

Faire un crochet par la rue traversière du Clos Sainte-Marie. Il y a déjà quelque plaisir à se réciter l’expression à voix basse ; et ses pavés disjoints, l’étroit conduit qui fait des coudes, comme autrefois, à l’école, le tuyau du poële. Intimité entrouverte. S’appesantir serait indiscret.
Passer le pont Saint-Étienne, pierres rassurantes, voûte sous laquelle on s’incline, mousses et petites moisissures. Un oeil sur l’embarcadère des « enfants de l’ô Vienno ». Surprise, qui sait, de quelques jets d’eau, bouquet vif et frais jaillissant un instant de la Vienne assoupie, offert au promeneur par cette société de natation immémoriale et populaire. Une halte au Café Le Poisson Soleil qui trône le plus souvent vide, où le percolateur est toujours incongru mais que prolonge l’indispensable terrain de boules. Sa pancarte promet le casse-croûte et la météore, « bière du village ». Vestiges. Écouter sourdre au loin, très loin, le temps des cerises et les éclats de l’Université populaire. Ici on refaisait le monde et on ébauchait ses amours. Révolutions multiples, au fil de l’eau. Voir même, si l’on veut bien, des troncs d’arbres s’agglutiner encore et encore à l’issue d’un chemin tumultueux. Le port du Naveix alimentait la cuisson des fours à porcelaine. Truites, casse-croûtes, querelles socialistes, amicales de boule et de pêche, associations de natation, de gymnastique, patros laïques concurrents d’un Cercle Saint-Pierre pas encore célèbre ou de la Saint-Louis de Gonzague. Diverses nourritures évanouies de ma ville, prêtes à se transfigurer pour renaître ? J’en doute.

Bernard Cubertafond, Province, capitale Limoges (Au commencement...)
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