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Un vendredi soir, chaque fin d’octobre, rue de la Boucherie jaillissant de la pénombre, piétinements dans les victuailles, pâtés de pommes de terre trop feuilletés mais célébrant les grand-mères, beignets, boudins, grillons : boyau de lumière et mastications, compression des imperméables.
Commémoration. Procession ankylosée des familles, montées-descentes laborieuses des bouches pleines. Discrets coups de coude. Bourrages d’estomacs. Verres heurtés, pouces gras, échange de monnaie comme autrefois à la foire. Hier on tuait soi-même le cochon.
Ferveur des cierges et des ex-voto sous les dorures de Saint-Aurélien, petite église, cœur enfoui au battement d’un jour, caverne d’or. Éphémère résurrection du retable. Vitalité ponctuelle des saints patrons. Un seul jour leurs statues parlent.
Dès onze heures, fûts de cidre qui suintent, fonds de barrique. Le boudin franchit sa limite de fraîcheur. Coagulation de sang aigre. Un semblant de bagarre. Rots de trop et bousculades. Apparitions de pâles zonards. Éloigner les enfants, rentrer vite déglutir à domicile, l’ordre s’effrite. Fini le protocole festif de la cochonnaille. Vacarme localisé, fugace point noir.
Demain retour des pépins, des manteaux, des laines. Sous clé pour un an, coiffes, reliques et vielles. Et porte fermée sur les incongrus courants d’air. Il pleut. Sourde menace de grippe. Essorage des relents d’arsouille. Expulsion des ombres punk. Retour au tiède de la petite coquille. Couvre-feu implicite de rigueur. Diverses obligations de réserve.

Bernard Cubertafond, Province, capitale Limoges (Un vendredi soir...)
© Éditions Dumerchez - ADN