Le 5 octobre, sur le plateau de Millevaches

Ce furent des jours mélancoliques, moins fouettés de photons qu’en Provence, moins portés par l’ardeur de passer les montagnes. Couronnant les croupes d’un relief timide, des châteaux aux volets clos ressemblaient à des décors du Grand Meaulnes pour cousines rougissant derrière les coutils. Je trouvais des chemins paisibles dans les collines. Les chevaux dans les champs accouraient à mon passage, signe qu’ils ne voyaient pas grand monde, et venaient rafler un instant amical à leurs heures solitaires. Les vallons étaient humides et chauds ; les sexes du relief. Des crapauds veillaient dans les replis. Le vent se levait, froissait la forêt. Je balançais entre les vues campagnardes digne des planches de Vidal de La Blache et les villages désertés. Dans les rues vides, je posais la question du naufragé quand il se réveille en pleine eau sur une planche de bois : où est passé tout le monde ? Je traversais Magnat-l’Étrange dont le nom m’aimanta, bien que l’endroit eût pu s’appeler Magnat-le-Délaissé.
Parfois, sur ces monts chauves, une boulangerie résistait à la saignée. La boutique cumulait les fonctions d’épicerie, de bureau de poste et de débit de tabac. Certaines boulangeries n’étaient pas mieux approvisionnées qu’un commerce moldave des années soviétiques : une boîte de thon, un bocal de cœurs d’artichauts, des fraises Tagada, des piles R4. À Cugnat, à dix heures du matin, la marchande était au téléphone : « Non, je n’ai plus de pain, je n’ai plus qu’une tourte. » C’étaient des conversations de pénurie.

Il existait sur les atolls polynésiens des comptoirs de ce genre où les populations de vagabonds des mers, descendus de leur rafiot, venaient se jeter un rhum et s’enquérir des affaires du monde. Ils en profitaient pour acheter un bidon d’huile de moteur et quelques mètres de cordages. Ici, dans le Limousin, l’ironie tenait à ce que ces postes de survie étaient financés par l’Union européenne. Le drapeau de l’UE flottait sur les mairies aux volets clos. Les équarrisseurs du vieil espace français s’occupaient à recoudre le cadavre de la campagne dont ils avaient contribué au trépas.

Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs (Le 5 octobre, sur le plateau de Millevaches)
© Éditions Gallimard
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