Le 3 octobre, par le pays d’Ussel

Humann me quitta à Ussel, il repartait vers ses amours russes. Le dernier mot de lui sur le quai : « Je ne dois pas rater l’Ussel-Irkoutsk de quatorze heures cinquante. » Je poursuivis vers le nord par les bois et les pâtures. Dans la forêt, l’étape fut sans repos. Les hérons s’envolaient en craquant aux lisières. Je marchai six heures durant. La pluie me chassait vers l’avant ; elle tombait dru, il n’y avait pas beaucoup d’air entre les gouttes. Dans le village de La Courtine, les gendarmes m’arrêtèrent.
— Nous allons vous demander vos papiers, s’il vous plaît.
« Diable ! La maréchaussée est devenue fort aimable », pensais-je en farfouillant dans mon sac. Les deux factionnaires tinrent à me conduire au petit hôtel, deux cents mètres plus loin. J’étais gêné de détourner le service public aux fins privées de mon propre loisir. Et pour la deuxième fois, après un trajet dans le camion des pompiers, je me trouvais convoyé dans un véhicule officiel. La patronne de l’établissement me regarda d’un mauvais œil. Aucun taulier n’apprécie les clients débarqués d’un fourgon.
Les tirs d’entraînement que j’entendis le lendemain, dans la forêt, expliquaient le zèle des gendarmes. Le camp militaire de La Courtine déployait ses vallons enchantés quoique interdits aux personnes étrangères au service. On y devinait l’existence des salamandres, des chouettes effraies et de toute bête capable de se cacher au premier coup de mortier de 120mm.
Souvent, je me couchais dans les champs pour dormir. La pluie ne me réveillait pas tout de suite. J’ouvrais l’œil quand les habits détrempés me glaçaient les os, preuve de la qualité du sommeil dans les labours. À travers la Creuse, j’errais dans un état d’ébriété sèche. Les médicaments contre l’épilepsie m’abrutissaient. S’y ajoutaient les doses de colchicine pour les complications cardiaques et les produits pour calmer les douleurs des jambes. J’avais foutu le feu à ma vie, brûlé mes vaisseaux, sauté pour échapper à l’incendie et à présent je traînais sur les chemins une inflammation générale que la médecine contenait. « Tâchons de ne pas tomber à l’eau, pensais-je en passant les ponts sur les ruisseaux, cela évitera à la région une pollution chimique. »

Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs (Le 3 octobre, par le pays d’Ussel)
© Éditions Gallimard
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