À Aubusson, un jeune et distingué avocat, Me Maurice Dayras, a bien voulu nous confirmer les déclarations qu’il avait déjà faites à un de nos confrères, M. Émile Cossira [Émile Cossira, Almanach Police Magazine, 1933].

Tout jeune en 1917, il s’en allait souvent jusqu’au camp de Charrasse où il était l’hôte d’officiers russes que ses parents recevaient lorsqu’ils descendaient en ville.

« Je me souviens, nous a raconté Me Dayras, qu’un jour j’avais été invité à prendre le thé par le capitaine Djalabov. Je me trouvais non loin du camp de Charrasse lorsque je vis surgir devant moi le capitaine et un de ses amis qui, tous deux, bien que complètement équipés, sautillaient, pieds nus, sur les cailloux du chemin. Les soldats leur avaient volé leurs bottes pendant qu’ils se baignaient dans la Creuse. Malgré sa mésaventure, le capitaine Djalabov voulut absolument m’offrir le thé promis et je le suivis sous sa tente où un vieux soldat qui, bénévolement, lui servait d’ordonnance, nous prépara le chaud breuvage dont l’eau avait bouilli dans un samovar d’argent massif et nous le versa dans des tasses aussi précieuses. Le thé servi, l’ordonnance s’assit à côté de nous et but placidement le contenu de la tasse de thé qu’il s’était réservée. C’était sa façon à lui de prouver à son capitaine ses sentiments d’égalité.
« C’était, d’autre part, un vrai régal d’entendre les concerts que donnaient sur le plateau les musiques des régiments bivouaquant à Charrasse. Les soldats se distinguaient comme ils pouvaient et ils organisaient des réunions sportives qui étaient de véritables représentations pour les naturels du pays. Tous les soirs, à cinq heures, les Russes descendaient à Aubusson.
« Un cavalier les précédait : c’était leur “pope”, disaient-ils, qui, sur un cheval, se livrait à d’incroyables acrobaties.
« En ville, vous croyez peut-être que les Russes envahissaient les cafés et les débits de vin. Profonde erreur, ils n’avaient qu’un but : les coiffeurs et les parfumeries qu’ils dévalisaient littéralement, achetant toutes les lotions et l’eau de Cologne dont beaucoup se régalaient, la buvant à pleines gorgées et dévorant, dit-on, des tartines de pâte dentifrice ou de crème de beauté.
« Puis, ils se réunissaient sur les places et chantaient des chœurs de leur pays pendant que les habitants faisaient cercle autour d’eux. Il y avait aussi leur mascotte : l’ourse “Michka”, dont les contorsions nous firent bien rire.
[...]
« Tandis que les Russes de Charrasse s’amusaient de leur mieux pour passer le temps et que leurs concerts charmaient littéralement les Aubussonnais et les Felletinois, l’orage continuait à gronder au camp de La Courtine, où dix mille soldats armés de fusils et de mitrailleuses, largement approvisionnés en cartouches, vivaient à leur guise. »

Pierre Poitevin, La Mutinerie de La Courtine : les régiments russes révoltés en 1917 au centre de la France (À Aubusson...)
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