Au cours de cette journée du 18, des milliers de bolcheviques firent leur reddition.
— Combien avez-vous de morts ? leur demanda-t-on.
— Des centaines.
— Qu’en avez-vous fait ?
— On les a enterrés dans les tranchées qui ne servaient à rien. Et d’autres dans le bois de Feuilladoux.
— Avec quels cercueils ?
— Sans cercueils. On les a saupoudrés de chaux vive.
Les vaincus furent ajoutés au troupeau qui attendait dans le pâturage, au sud de La Courtine, autour de Larfeuille.

[...]

Dans les pâtures de Larfeuille, il arrivait à tout moment de nouveaux mutins capturés, encadrés de lanciers, de fantassins ou de gendarmes français. Car ils avaient contre eux, semblait-il, la réprobation de l’univers et de La Courtine réunis. [...] Vinrent des gradés munis de listes qui demandèrent à voir les livrets militaires. Ou la gourmette d’identité que chacun portait au poignet gauche, si bien scellée qu’on ne pouvait s’en défaire qu’avec des pinces coupantes. Ce triage aboutit à la formation de trois catégories :
- les plus coupables, les fanatiques, ceux qui, retranchés dans le mess, avaient tiraillé jusqu’à la dernière nuit : exactement quatre-vingt-deux ;
- ceux qui s’étaient rendus dans la journée du 19 : au nombre de plusieurs centaines !
- ceux qui s’étaient rendus auparavant, les mous : plus de huit mille.
On fit le total, on compara les chiffres : il en manquait huit cent cinquante-deux. Où étaient-ils ? Morts ? Blessés ? Contumax ? On ramassa deux ou trois centaines de cadavres, plus ou moins déchiquetés. Après avoir rassemblé leurs débris dans les cercueils de bois bruni, on les enterra dans un terrain vague, sans croix, sans signe distinctif, comme des chiens crevés. Il en manquait encore.

Jean Anglade, Y a pas d’bon Dieu (Au cours de cette journée...)
© Presses de la Cité, un département de Place des éditeurs, 1993