Pour le 14 Juillet, la brigade donna un concert de trompettes et de tambours, puis organisa une fête dans la cour de l’école primaire, offrant aux Felletinois et Felletinoises des rafraîchissements et des pâtisseries russes. Ces soldats se promenaient librement dans les rues de la ville et faisaient bien profiter les commerces de leur triple solde. Ils se rassemblaient sans préparation sur les places et entonnaient des chœurs mélancoliques qui évoquaient leurs steppes, leurs forêts de bouleaux, leurs champs de coton. Ou bien, sous les yeux ébahis des passants, ils jouaient au bouchon au milieu de la rue. Cela consistait à empiler sur un bouchon de liège une mise en pièces de monnaie, puis à renverser le tout d’une certaine distance avec une pierre plate. Cet exercice passionnant les occupait des heures. Il leur arrivait même d’y risquer des billets pliés en quatre. Les voitures de passage devaient les contourner.

L’un deux promenait en laisse une ourse d’assez petite taille appelée Miarka ; à ses commandements russes, elle dansait gracieusement en secouant son grelot. Les enfants lui jetaient des pommes – non pas mûres, mais vertes, ramassées sous les arbres – qu’elle mangeait avidement, le jus lui dégoulinait des badigoinces. Ses contorsions les faisaient crever de rire.

Les officiers recevaient volontiers sous leurs tentes les notables de la ville, avec qui ils s’entretenaient en français autour du samovar. Ou bien ils allaient aussi se baigner dans la Creuse, mêlés à leurs troubades. Mais il arriva une mésaventure à un capitaine et un lieutenant : on les vit revenir pieds nus de la rivière, sautillant sur les cailloux du chemin, parce que des soldats avaient volé leurs bottes.

Jean Anglade, Y a pas d’bon Dieu (Pour le 14 juillet...)
© Presses de la Cité, un département de Place des éditeurs, 1993