Tous les habitants de La Courtine connaissaient l’existence à Saint-Denis, de l’autre côté de la voie ferrée, entre la Liège et le puy des Salles, d’une vieille femme, la Charpaude, qu’on disait munie de pouvoirs surnaturels. Elle était en mesure de jeter des sorts, ou bien au contraire d’en délivrer ; de provoquer des incendies, des accidents ; de tarir le lait des vaches ; de guérir du haut mal ; de faire aimer ou désaimer. Jeanne résolut d’avoir recours à ses soins.

[...]

Elle partit en uniforme. A l’entrée du village, on lui désigna la maison fleurie de roses où vivait la sorcière. Elle la trouva dans le jardin, le derrière en l’air, occupée à cueillir des haricots. C’était une grande femme osseuse, un peu voûtée, au visage chevalin. Grossis par les verres de ses lunettes, ses yeux paraissaient énormes. Elle effrayait les enfants. On les en menaçait dans Saint-Denis :
— Mange ta soupe, ou j’appelle la Charpaude !

Jean Anglade, Y a pas d’bon Dieu (Tous les habitants de La Courtine...)
© Presses de la Cité, un département de Place des éditeurs, 1993