Protégée par son uniforme vert foncé, elle osa sortir dans La Courtine. Se mêler à d’autres troubades. Elle se touchait l’oreille si l’un deux lui adressait la parole. Peu de passants civils la regardaient ; personne ne la remit. Elle longea l’étang de Grattadour, passa devant la gare, se promena par ces rues familières. Lorsqu’il lui arrivait d’aviser de loin une figure connue, elle plaçait une main devant sa bouche, faisait mine de se frotter le nez. Les cent débits de boisson étaient toujours fournis de clientèle. Et de même les autres commerces.

Français ou russes, les soldats continuaient de faire la prospérité du pays. En dépit des règlements qui leur interdisaient maintenant de franchir les limites des terrains militaires, les hommes de la 1re brigade se répandaient dans les environs, à pied, à cheval, en charrette. Jusqu’à Saint-Oradoux-de-Chirouze, Malleret et Magnat-l’Étrange où ils allaient rendre visite aux deux femmes, mère et fille, fameuses pour leur hospitalité. Quand ils revenaient, saouls comme des Polonais, ils se fiaient au cheval pour qu’il les ramenât au camp. Les voitures hippomobiles ont en effet sur les automobiles cette grande supériorité qu’elles peuvent rouler sans la main du conducteur. Toutefois, les donetz n’étaient pas du pays et les charrettes s’égaraient quelquefois.

Jean Anglade, Y a pas d’bon Dieu (Protégée par son uniforme...)
© Presses de la Cité, un département de Place des éditeurs, 1993