Chaque année, le 13 mai, ils avaient coutume de se rendre à Saint-Setiers en pèlerinage sur la tombe de saint Sagittaire. Près des sources de la Vienne, à une lieue de Felletin. Fondateur de la paroisse à laquelle il donna son nom, ce grand saint s’appelle ainsi parce qu’il subit le martyre des flèches, qui se disent sagittae en latin.

Il fallait marcher deux heures par monts et vaux, à travers les bois de hêtres et les champs de bruyère. On traversait Prousergues et La Pommerie, dont toute la population grimpait de même vers la petite chapelle coiffée d’ardoise et d’un clocheton, construite une quinzaine d’années plus tôt par l’abbé Chabrerie. Comme son père nourricier ne pouvait, cette année-là, à cause de son cœur, faire à pied tant de chemin, Jeanne voulut y aller seule afin de demander au saint sa guérison. Le ciel menaçait de pleuvoir, elle emporta l’unique parapluie de la cure. Parmi des centaines d’autres pèlerins, elle écouta la messe en plein air, sous les arbres. Elle suivit la procession derrière le buste doré qui, avec ses longs cheveux, ses moustaches et sa barbe, montrait une étonnante ressemblance avec Jésus-Christ [...]

L’après-midi, elle entendit les vêpres et chanta le Magnificat. Elle fit un détour pour boire à la source dite du Saint-Homme, où elle se mouilla le visage, le cou, les mains, et remplit un flacon d’eau miraculeuse. Elle pria longtemps pour la guérison de son père. Vers cinq heures, elle prit le chemin du retour, parmi beaucoup d’autres. Se signant à chaque croix de carrefour. Chantant des chansons qui ne devaient rien à Sagittaire, Quand le tuilier s’en va-t’à Égletons, L’autre jiour io me prenavo et Can la Marguì vai o moulì. Et de rire. Et les garçons d’embrasser un peu les filles dans le cou. Les kilomètres ne lui parurent pas longs.

Lorsque le ciel commença de brunir, elle distingua au loin le clocher à deux loges de Sornac.

Jean Anglade, Y a pas d’bon Dieu (Chaque année, le 13 mai...)
© Presses de la Cité, un département de Place des éditeurs, 1993