Cette fatale assemblée nationale, qui a voté la constitution qui nous régit encore, d’une manière assez déplorable, comprit pourtant la nécessité de doter tous nos chefs-lieux d’arrondissement d’un chemin de fer.
Naturellement, Bourganeuf devait avoir le sien. A ce propos, il s’éleva au sujet de l’emplacement de notre gare, entre un petit clan de propriétaires, à la tête duquel se trouvait M. Delage, propriétaire de Rigour, et le reste de la population, un différend assez difficile à trancher. On en était venu à se demander si les intérêts de notre population allaient être sacrifiés à une poignée d’intrigants sans loyauté et sans pudeur.
Dès que le maire de la ville et le conseil municipal virent que, grâce aux manœuvres adroites et aux démarches persistantes des principaux intéressés, la gare allait être érigée dans le trou de Rigour, à plus de deux mille mètres du centre de la ville, les habitants et la municipalité commencèrent à se lamenter et à agir ; on n’entendit plus qu’un cri d’indignation qui fut bientôt partagé par les habitants des principales communes de l’arrondissement.
A qui ces messieurs devaient-ils adresser leurs protestations si ce n’est à leur député ? Naturellement, j’ouvris les yeux à mon tour. J’avais alors pour ami intime, le maire de Bosmoreau, Durand. Il m’écrivit à Paris, une lettre qui ne me permettait pas de rester spectateur indifférent dans cette lutte où les intérêts de Bourganeuf étaient en jeu.
Durand disait : « Le tracé Delage sacrifie les mines de Bosmoreau, tout aussi bien que les intérêts réels de notre ville. »
[...] il avait modifié le premier tracé et [...] plaçait la gare de Bourganeuf au centre de notre ville.
Je fis aussitôt connaître cette heureuse nouvelle à nos amis et à la population.
Nos commerçants surtout venaient d’échapper à une combinaison qui aurait été désastreuse pour eux, attendu que la gare se trouvant très éloignée, cela leur aurait occasionné des frais de transport plus grands et une perte réelle dans leurs affaires.
De plus, comme nous sommes en un pays d’agriculture et d’élevage, nos campagnards et les marchands n’auraient pas eu la gare à proximité pour embarquer leurs produits, ce qui aurait encore été préjudiciable au commerce local.
L’inauguration du chemin de fer fut une fête magnifique dont on se souvient encore dans notre ville ; il y eut un banquet à la fin duquel furent prononcés plusieurs discours. En somme, pendant cette journée, j’eus ma bonne part des compliments et des ovations du public.
J’ai également été assez heureux de faire voter par la Chambre des députés, la ligne de Bourganeuf à Felletin, mais je suis sorti trop tôt de la vie politique pour m’attacher à son exécution avec toute l’énergie et la ténacité qu’il aurait fallu lui donner, mais j’espère toujours que tôt ou tard nous verrons réaliser ce projet ; car il n’est pas possible qu’on abandonne ainsi une ligne dont l’ancien ministre des travaux publics, M. de Freycinet, est venu dire dans notre commission : « Qu’il la considérait comme très importante dans son système général de chemins de fer. »

Martin Nadaud, Les Mémoires de Léonard, ancien garçon maçon (Cette fatale assemblée nationale)