Le grand jour ! Il y a, dans la vie, des moments de grâce où tout paraît magique, radieux, facile, lumineux. Ce 3 novembre, jour de Saint-Hubert, était de ceux-là. Ce trou dans les nuages au-dessus de La Bourgerie, les beaux yeux bleus et le sourire enjôleur de Gladys, la présence de ce fauve mythique dans les fonds de Combenègre étaient pour Hugo autant de preuves irréfutables de l’existence de Dieu.
Avant le jour, il y avait eu la nuit, nuit de sommeil et de réflexion, ce qui n’est pas incompatible. C’est souvent de là que viennent les grandes idées. Hugo en avait deux, écloses au petit matin. La première, c’était que cet animal de légende méritait mieux qu’un vulgaire coup de fusil au détour d’un fourré. D’ailleurs, c’était interdit. Il serait donc chassé à courre dans la plus pure tradition de la vénerie française, avec tous les égards dus à son rang. Les fusils resteraient au râtelier. Du panache ! La seconde était que Gladys Oakwood était un charmant petit animal, méritant, elle aussi, toute sa considération. Il avait aussitôt demandé à madame Peyrichoux de préparer, à toutes fins utiles, la chambre à baldaquin du premier étage, avec un petit coup d’encaustique et un bouquet de fleurs. Il se chargerait du reste.
Sur le perron de granit, il était dans son élément, impeccable dans sa tenue de l’Équipage de La Bourgerie, redingote vert forêt à parements feuille morte. Derrière lui, douze générations de Delbosc qui étaient maîtres chez eux et recevaient leurs amis. Ce n’était pas une question d’ego plus ou moins chatouilleux mais le simple respect de l’ordre naturel et intangible des choses de La Bourgerie : autorité naturelle, connaissance de la chasse et courtoisie.

Jean-Louis Boudrie, Le Loup dans La Bourgerie (Le grand jour !)
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