C’est comme ça que je me suis retrouvé au barrage de Bort-les-Orgues. Gustave Noël [...] m’avait dit : « Mon vieux, chez nous, il y a tant à gagner. Plus des tas d’avantages, en tous genres. »
Gustave Noël m’avait vu jouer à Clermont-Ferrand.
J’avais été sélectionné pour l’équipe junior du Languedoc, qui affrontait celle de l’Auvergne. Un beau match. Avec un seul vainqueur, le rugby. Qu’est-ce qu’on s’était mis comme pignes.
[...]
Alors, lorsque Gustave Noël m’a présenté ses offres, elles étaient si mirobolantes que j’ai dit :
— Oh ! À ce prix, on prend le train ce soir ? À votre compte bien sûr.
[...]
On m’avait proposé un boulot au barrage de Bort-les-Orgues, qui était en cours de construction. Un travail sensationnel : je surveillais les travaux... et ceux qui travaillaient. On m’avait dit : « Si tu es aussi vaillant que tu le prétends, si tu te donnes autant de mal que sur un terrain, tu auras vite une situation mirobolante. »
Surveiller les gonzes, c’était pas de la tarte, pourtant. Dans un barrage, vous voyez un peu la qualité des individus qu’on utilise. Des repris de justice. Des interdits de séjour. Bref, la crème. Attention ! je ne tiens pas à chercher des crosses aux types, qui, aujourd’hui, construisent les barrages. Ce sont certainement des travailleurs très honnêtes. Et très qualifiés. Je dis simplement que, de mon temps, et à Bort, c’était pas l’élite que l’on voyait.
Je me suis mis au boulot. Des payes formidables. Avec les heures supplémentaires, je ramassais un beau petit paquet. Je me souviens une semaine, j’ai battu un record. J’ai fait cent heures de travail. Parce que c’était toujours doublé ou triplé, une paye. Il y avait toujours des jumelages.
Je montais la garde nuit et jour. Le salaire était en rapport, qu’est-ce que vous croyez.
Ce que je faisais ? Rien. Strictement rien. Je faisais travailler les autres. Je surveillais une bande de crapules. Pff. C’était incroyable. Personne n’arrivait à les commander. Ils n’en faisaient qu’à leur tête, se foutant des ordres et des chefs comme de l’an quarante.
Moi, j’étais là en principe pour dresser le rapport. Mais le rapport, marron ! Parce que moi, j’étais pas un mouchard.
Et pour jouer au rugby, j’ai joué. Et tout a commencé.

Amédée Domenech (en collaboration avec Paul Katz), Un rugby de Duc, Solar éditeur, 1971, p. 31-33.
© Droits réservés