Comme rien ne vient à bout de la calme résolution des volontaires, qui en présence du changement politique exigent leur rapatriement, on mène et on enferme la 1re et la 2e Brigades dans un bourg du département de la Creuse qui s’appelle La Courtine. Les Russes tiennent des meetings entre les baraques du camp pour exposer avec une énergie et une netteté croissantes leur simple et claire aspiration. Elle retentit, comme un cri énorme et étouffé, comme le motif monotone d’une prière menaçante, qui les unit et les serre ensemble. Ils ne cèdent rien. On les somme de changer le mot de Soviet en celui de Comité. Ils refusent. Le 29 juin, le général Lokhovtzky donne l’ordre aux soldats des deux brigades qui sont parquées à La Courtine, de commencer les exercices. Ils refusent.

On tente les grands moyens : la division. On les coupe en deux. On prépare la scission fratricide entre la 1re Brigade et la 2e Brigade, plus docile et mieux travaillée. Ceux qui se soumettent sans conditions sont transportés au camp de La Cournot et à Felletin où ils font ripaille, ce qui ne va pas sans rixes et sans scandales. Les inflexibles, les purs, sont laissés à La Courtine, traités de rebelles. Ils sont onze mille, un bloc ferme, une montagne d’hommes. De suprêmes tentatives de compromission n’en détachent qu’une parcelle de soixante-dix hommes. Les autres s’imposent un règlement probe et strict, ne se permettant aucun écart, aucun abus. Ils s’interdisent l’alcool. Le contraste est émouvant entre les révoltés sages et droits de La Courtine, et les domestiqués qui jouissent de leur esclavage en se prélassant à La Cournot. Le Soviet de La Courtine demande une fois de plus aux émissaires galonnés des impérialistes : « Qu’on nous renvoie en Russie. Nous jurons de remplir notre devoir de soldats sur le sol natal ! ». Un nommé Vorkov vient de Pétrograd pour leur prêcher l’obéissance passive. Même réponse. Un pope vient les exhorter d’une voix pathétique : « Repentez-vous et venez vous confesser ! ». Ils le chassent. « Nous serons tués mais non vaincus. ».

Passons rapidement sur le fourmillement des comparses : espions, délateurs, agents, qui tirent chacun leur ficelle et machinent chacun leur intrigue dans cette histoire. Les soldats de La Courtine sont comme un carré acculé et assiégé sur le champ de bataille, et qui ne veut pas se rendre. On leur dit : « Vous trahissez l’honneur militaire. ». Ils répondent : « Nous sauvons la dignité humaine. ». On leur dit : « Vous nous avez trompés. Vous êtes des traîtres. ». Ils répondent : « On nous a trompés. Nous sommes les pantins d’un mensonge. ».

Henri Barbusse, Faits divers, Ceux qu’on n’a pas domptés (Comme rien ne vient à bout...)