— Plus tard, après mes études à Oxford, à Trinity College exactement. Avant, j’étais chez les dames de l’Assomption de Saint-Léonard-de-Noblat. Plus avant encore, je gardais les moutons en cassant des noix entre mes fesses. Nous les portions au moulin pour en faire de l’huile réservée à notre consommation. Quand j’avais envie d’une robe, c’est ma tête que je portais au tondeur de cheveux qui me les payait grassement. En ce temps-là, j’étais utile de partout. Ainsi ai-je fourni en perruques postiches la plupart des grandes capitales européennes. Des dames très bien attifées ont été aimées pour moi-même. Qu’en avais-je à faire ? je mettais une marotte sur mon crâne et j’avais un amoureux derrière chaque haie. J’habitais un vaste jardin à la française qui couvrait une province : de loin, on aurait dit des ifs taillés en troncs de pyramides, c’étaient des topinambours dressés en meules dont les tiges allaient pourrissant. Mon père faisait vibrer l’horizon au pas fumant de ses escadrons. C’est alors que j’entendis l’appel immémorial de ma grand-mère Bucéphale. Mon premier mari fut un centaure, motorisé il est vrai dans la division « Das Reich », que j’avais pris pour un bai brun du Turkestan car il parlait le russe. (Mon père m’avait vanté si souvent les petits kirghizes tout en poitrail.) Bref, je fus tondue à nouveau, gratuitement cette fois.

Antoine Blondin, Monsieur Jadis ou l’école du soir (Plus tard, après mes études...)