Petit déjeuner, toilette. Après avoir enfilé son blouson, il sortit presque en courant. Son élan le propulsa dans la descente de la rue du Consulat. En traversant la ville qui s’éveillait dans la fraîcheur du matin, il se sentit empli d’une profonde excitation. Il ne tarda pas à apercevoir le boulevard de la Corderie, ancienne limite aujourd’hui disparue entre les deux entités féodales qui composaient autrefois Limoges, le Château et la Cité. Tout en restant attentif aux rares passants, il traversa le boulevard en courant, remonta au travers des vieilles ruelles pavées avant de déboucher, hors d’haleine, sur la place de la cathédrale. Huit heures trente-cinq à sa montre : il avait presque une demi-heure d’avance sur l’horaire que Dentraille lui avait fixé. Avisant un muret à quelques pas, il décida de s’asseoir pour attendre. Il remarqua un grand panneau sur lequel une affiche stipulait que le chantier de fouilles précédait la réhabilitation de l’ancienne place, celle que le goudron et les gravillons avaient recouverte depuis fort longtemps.
Devant l’immense portail Saint-Jean, une zone d’environ vingt mètres de large sur trente de long, était protégée par un patchwork de bâches plastique vertes et jaunes.
Levant les yeux, il contempla la cathédrale se découpant sur le bleu du ciel au matin naissant. Le majestueux vaisseau de pierre surplombait les vieux quartiers descendant vers la vienne, comme une forteresse sans armée. Ses gargouilles n’effrayaient plus personne aujourd’hui.
Quittant son banc de fortune, Hugo longea le flanc nord-ouest du bâtiment, laissant glisser sa main sur les pierres de l’embase des murs. Il s’imagina que ces granits qu’il caressait maintenant l’avaient été tout aussi amoureusement par les bâtisseurs, les tailleurs de pierre, il y a près de mille ans. Soudain, un frisson s’empara de ses épaules et un léger vertige le saisit ; une fraction de seconde, il lui sembla percevoir le crissement des ciseaux d’acier sur les blocs de matière brute, les sifflets des compagnons, les cris des maîtres d’œuvre. Et tout s’effaça brusquement. Il resta là, le cœur battant, effaré. Cela lui avait paru tellement réel !
Une main s’abattit sur son épaule, le faisant sursauter.

Pierre-Jean Baranger, Châlucet ou le pouvoir des rêves (Petit déjeuner, toilette.)
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