Non loin de nous, nous apercevions les montagnes de la Corrèze. Impossible de revenir avant la nuit à Saint-Germain. Saint-Yrieix était trop loin ; mais Coussac-Bonneval, il nous semblait derrière des rideaux d’arbres apercevoir le sommet aigu de ses tours perdues dans la brume qui montait du fond de la vallée ; va pour Coussac !

Déjà je voyais se dresser devant moi cette grande figure du comte de Bonneval, parti de Coussac pour mourir à Constantinople pacha de Romélie, gouverneur de l’Arabie-Pétrée, de l’Île de Chio, général d’artillerie, enfin topigi-bachi.

Nous bouclons nos ceintures, rajustons nos armes, et nous voilà hardiment lancés vers Coussac-Bonneval.[...]

Bientôt tout n’est plus que vapeurs froides et obscurité ; la terre durcie se brise sous nos pas pressés. Quelques minutes après, nous étions installés sous le manteau d’une vaste cheminée de la cuisine, dans la principale hôtellerie de Coussac. Une table couverte de Blanche nappe, de mets simples et abondants nous indemnise de la frugalité de la journée. Rien n’est dévorant comme le touriste pédestre.

Le sommeil, ce père de la santé, disent les Arabes, est venu réparer nos forces ; et le lendemain, à l’aube, je me sépare à regret de mon aimable compagnon qui retourne à son poste ; je serre une dernière fois sa main amie, et, en attendant que l’on me prépare un frugal repas, je crayonne le château de Coussac.

La façade principale présente une tour carrée surmontée d’un toit pointu, grand cadran au milieu, une seule porte, d’étroites ouvertures ; à droite et à gauche, de grandes et belles tours rondes crénelées, surmontées aussi de toits élevés, avec mâchicoulis, sans autres ouvertures que des meurtrières ; puis, en retour, refermant une masse énorme de bâtiments, de magnifiques tours rondes, parfaitement entretenues et conservées, donnent à cette vaste demeure un grand et royal aspect. Les quatre corps de logis qui composent le château présentent quatre façades de styles et d’époques différentes ; une galerie intérieure supportée par des arceaux, une chapelle gothique, de vastes et somptueux appartements, font de cette demeure le plus agréable et en même temps le plus grandiose séjour. Sa position en est des plus pittoresques, et du haut des tours l’on plane sur trois départements, la Corrèze, la Haute-Vienne et la Dordogne.

Henri Alexandre Flour de Saint-Genis, Lettres sur le Limousin (Trente-cinquième lettre, Saint-Germain)