Je reviens aux fêtes de Saint-Léonard. Le saint ermite, fondateur de la ville, était, comme vous l’avez vu, en grande vénération dans toute la chrétienté ; il était invoqué surtout comme le libérateur des prisonniers. Sa fête, qui durait huit jours, était célébrée du 6 au 13 novembre ; elle attirait un grand concours de pèlerins qui venaient visiter son tombeau et s’acquitter de leurs vœux. Le dernier jour de la fête était consacré au jeu de la quintaine. Les dévotions étant accomplies, les réjouissances commençaient. Au milieu de la place publique et ordinairement sur le champ de foire autour desquels s’amoncelaient avec peine toute la population de la ville et les nombreux étrangers accourus de toutes parts, s’élevait majestueux un superbe édifice en bois peint, représentant une prison. Rien n’y manquait : les étroites lucarnes a ogives, les noirs barreaux, les grilles serrées, les meurtrières menaçantes. Arrivaient ensuite en bon ordre les membres de la confrérie de saint Léonard, couronnés de laurier, ceints d’écharpes blanches, fièrement montés sur des coursiers richement harnachés. Ils marchaient en bon ordre au bruit retentissant des fanfares et venaient se ranger devant les prud’hommes de l’hospital ; puis, à un signal donné, s’ébranlaient au grand trot. Parvenus à une certaine distance, chaque cavalier se détachait successivement de la troupe, fournissait une course, frappant de sa lance les portes de la prison jusqu’à ce qu’elles tombassent en éclats. Ce moment suprême, assez habilement préparé dans l’intérieur, figurait la délivrance des prisonniers ; il était salué par les acclamations bruyantes de tous les assistants et par les plus éclatantes fanfares. Les débris du sombre monument étaient abandonnés au menu peuple ; les chanoines, le nombreux clergé et les consuls se réunissaient chez l’abbé, on dînait bien ; puis, après le festin, ces graves personnages brisaient aussi dans l’allée du jardin les portes d’une prison ; celles-ci étaient de sucre ou de biscuit.

Henri Alexandre Flour de Saint-Genis, Lettres sur le Limousin (Vingtième lettre, Saint-Léonard)