La nuit était des plus obscures ; la blanche Phœbé reposait encore dans les bras d’Endymion ; en d’autres termes, la lune n’était point levée.

[...]
Dans la salle des Gardes tout est sombre ; j’allume ma bougie et me voilà à la recherche d’un abri. En un clin d’œil, je suis étourdi, renversé, ahuri par des cris stridents, par des souffles impétueux : chat-huants, hiboux, chouettes, ducs, effraies, chauve-souris, phalènes, tout ce qui ne voit, aime, agit, dévore que dans les ténèbres, s’agite, tournoie, siffle, glapit, gronde, s’enfuit, revient, bat des ailes ; tumulte effroyable auquel Pluton mêle des aboiements furieux.

Peu à peu cependant, devant mon attitude inoffensive, tout se calme et rentre dans le repos et le silence. En face de moi, au pied d’une assise bien conservée, ayant en regard un immense mur, est un espace de plusieurs pieds, dont le sol solide est dégagé de ronces ; car il est dangereux de troubler dans leur repos dames vipères, très communes en parages. Je sonde avec certaine dague, bien trempée, oubliée dans l’inventaire de mon sac ; je promène lentement la lueur un peu vacillante de ma bougie, et me voilà procédant avec Pluton au repas du soir.[...]

La nuit était belle, et bien que nous fussions au mois d’août, le temps était sec et même un peu froid. Placé comme je l’étais, mes regards embrassaient une vaste étendue de la voûte céleste. [...]
En ce moment, mes yeux démesurément ouverts, se fixèrent fascinés sur le grand mur terminant la salle. Une femme, couverte d’une longue robe blanche, la tête voilée, s’élève graduellement ; les amples plis de son vêtement traînent sur la mosaïque de la galerie ; ses pas, lentement mesurés la rapprochent ; il me semble que quelques instants encore, et ma main pour la saisir, elle est là ; et, comme fasciné par cette apparition, je reste immobile, incapable de faire le moindre mouvement ; mes artères battent avec violence, une sueur froide humecte mes temps, mes cheveux se hérissent.

L’homme n’est point né pour les ténèbres et l’isolement. Il est telle circonstance où l’esprit le plus vigoureux, le mieux trempé, est contraint de reconnaître qu’il existe des puissances occultes et surnaturelles dont la nature, la raison d’être, la destination, échappent à nos sens grossiers.

Je ne faisais sans doute point ce beau raisonnement, mais par un effort de l’instinct de conservation, je m’étais mis sur mon séant, Pluton était debout, grondant sourdement. Le fantôme a disparu, tout est de nouveau rentré dans une profonde obscurité, rendue plus sensible par un dernier et pâle rayon dont la lune à son déclin argentait l’arête vive d’une ogive.

J’étais brisé de fatigue, je me rendais peu compte de mon hallucination, je revins à ma couche ; cette fois je rabattis le capuchon de mon burnous sur mon visage, et me voilà derechef cherchant le sommeil. Des souvenirs de spectres, gnomes, lycanthropes, vampires, lares, puis de Mesmer, Saint-Germain, Cagliostro, de Ségur, puis des phénomènes inexpliqués du magnétisme, de la seconde vue, des puissances occultes, me revenait en mémoire. Hommes, choses, réalités et chimères, tout cela pêle-mêle dansait comme une salamandre infinie dans ma tête alourdie. Enfin, tout s’éteignit, je dormais.

Henri Alexandre Flour de Saint-Genis, Lettres sur le Limousin (Soixante-troisième lettre, Saint-Junien)