— Il a eu quatre-vingt-trois ans, l’autre semaine, dit Fortunade. La tête n’y est plus... Il ne comprend pas... Allons-nous-en.
Mais Denise était comme fascinée... C’était donc là le célèbre metje de Monadouze, le forgeron sorcier, le maître des sorts et des envoûtements, devant qui trois générations de paysans avaient tremblé. Dupe de ses propres manigances ou simulateur habile, il était là, vaincu par le médecin, par l’homme des livres et des laboratoires, réduit à cette animalité qui n’inspirait pas la compassion, certes, mais qui était majestueuse et presque terrible...
Isolé sur les confins de l’extrême vieillesse, comme un ermite sur un mont, hors de l’espèce, hors de l’âge, il semblait fait de la même matière que les arbres et les rochers, os de pierre et muscles ligneux, avec une face de bête sacrée. Sans doute, il ne comprenait plus la parole humaine, mais il entendait pousser l’herbe, et rôder la taupe, et, comme ses chiens, il sentait la mort quand elle entre dans toutes les maisons ou quand elle s’installe au fond d’un être.
— Allons-nous-en, mademoiselle ! répéta Fortunade. Il ne voit plus ; il n’écoute plus... et il restera, comme cela, des jours, et des nuits... Tout à coup, il paraît se réveiller : il mange et il dit quelques mots... et puis il redevient tel qu’une souche.

Marcelle Tinayre, L’Ombre de l’amour (Il a eu quatre-vingt-trois ans...)
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