Quelle solitude !... D’un côté, la colline, tailladée par les cultures en échelle, monte, couronnée de châtaigniers tordus. De l’autre côté, le ravin se creuse, noir de bruyère sous des plaques de neige fondante. La Monadouze y tombe, en quatre sauts, dans un fracas d’enfer et un remous énorme d’écume, puis, sur les roches éboulées, elle fuit, oblique et chantante, vers les gours obscurs de l’Inferno.
Un éperon de rocher porte le cimetière qui avance au-dessus des cascades. Le mur retient les terres qui s’éboulent, et, sur la pointe de l’éperon, un noyer gigantesque semble défendre le triste petit enclos. Son ombre froide tue, en été, toutes les vies végétales, et des branches défeuillées, en hiver, contiennent, en un lacis noir, de grands morceaux bleus et verts du paysage.
Les gens de Monadouze hésitent à passer, le soir venu, devant ce cimetière isolé, et la petite chapelle toujours close qui s’élève en face. C’est là que, « dans le temps », le vieux Brandou a rencontré « la bête blanche », et que, dans des temps plus anciens, le bérou attendait les ivrognes attardés pour leur chevaucher les épaules.
Fortunade, qui traverse, chaque soir, ce carrefour, n’y est pas bien rassurée, malgré la confiance en Dieu... Ses pieds la conduisent, mais elle ferme les yeux pour ne pas voir la grille rouillée s’entr’ouvrir, peut-être, avec un aigre gémissement, et le noyer fantôme pencher sur le gouffre et se disloquer, entraînant la terre et les morts mêlés à ses racines... Voici, enfin, les maisons de Monadouze, celle du tisserand, celle des Buneil, celle de la Lionardoune. Voici l’église avec ses quatre cloches inégales, visibles par les quatre ouvertures du clocher. Le bedeau, sur le seuil, balaie la neige.
Des porcs courent ça et là, et répandent leur odeur repoussante, qui se mêle aux relents de l’étable. Ils sont familiers et ironiques, ces porcs limousins, tachetés de noir sur rose, et qui semblent encapuchonnés et culottés. Libres, ils font le service de la voirie, comme dit Cayrol, et, le soleil couché, ils réintègrent chacun sa bauge.
L’auberge épand au dehors une lueur de lampe, un parfum de friture, un bruit de voix. Les images et les cartes postales illustrées égaient ses petites fenêtres, et, derrière le rideau relevé, Fortunade aperçoit les pots de géranium, qui fleuriront au printemps, verts ou rouges comme les images d’Epinal.

Marcelle Tinayre, L’Ombre de l’amour (Quelle solitude !)
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