Quand je vois l’alouette mouvoir
De joie ses ailes dans un rai,
Tout oublier, se laisser choir
Par la douceur qui l’envahit,
Hélas ! Comme j’envie tous ceux
Qui peuvent y trouver plaisir...
Je m’émerveille que mon cœur
Ne se fonde en moi de désir...

Las ! combien je croyais savoir
D’amour, et combien peu j’en sais,
Moi qui ne puis ne pas aimer
Celle dont je n’aurai jamais profit.
Elle prit mon cœur, et m’a pris
Avec elle-même et le monde,
Et dans ce rapt, ne m’a laissé
Que désir et cœur assoiffé.

Je n’eus plus sur moi nul pouvoir
Et ne m’appartins plus dès l’heure
Qu’elle me laissa en ses yeux,
Voir un miroir qui fort me plaît !
Miroir, depuis qu’en toi me vis
Les soupirs profonds m’ont tué.
Oui, je me suis perdu tout comme
Le beau Narcisse en la fontaine.

Je ne me fierai plus aux femmes,
Et je désespère de toutes :
Si je les exaltais, naguère,
Ores, je les rabaisserai.
Je vois bien qu’aucune ne m’aide ;
Quand l’une me détruit et tue,
Je m’en défie et les crains toutes,
car je les sais toutes pareilles.

Sur ce point ma Dame est bien femme
— Et c’est ce que je lui reproche :
Ce qu’on doit vouloir, ne le veut,
Ne fait que ce qu’on lui défend...
Ah ! j’ai chu en triste merci,
Et ressemble au fou sur le pont :
Je sais comment vint tout ceci :
J’ai abordé trop rude côte !

Merci est vraiment bien perdue,
(Je l’ignorais jusqu’à ce jour)
Car celle en qui devrait plus être
N’en a point ; et où la chercher ?
Ah ! bien peu semble à qui la voit,
Qu’elle laisse ce pauvre avide,
— Qui sans elle n’aura nul bien -
Mourir sans que jamais ne l’aide.

Puisque, auprès d’elle tout est vain :
Merci, prières - et mon droit -,
Puis qu’il lui déplaît que je l’aime,
Je me tairai... Je m’en sépare
Et renonce... Si je suis mort
De n’avoir été retenu,
Je réponds en mort, et, dolent,
Je vais m’exiler Dieu sait où.

Tristan, n’aurez plus rien de moi !
Je m’en vais, dolent, Dieu sait où.
Je renonce aux chants, les renie ;
Me dérobe à Joie et Amour.

Bernard de Ventadour, Les Troubadours : l’œuvre poétique (Le vol de l’alouette)