précédent

Elle s’installa sans attendre à la place du passager. Nous roulâmes en silence durant une vingtaine de minutes avant d’arriver aux abords d’une petite ville.
— Saint-Yrieix-la-Perche, lus-je en dépassant le panneau indicateur. Les noms sont surprenants, par ici.
Je pensais faire un trait d’esprit, le commentaire de Bérengère me renvoya dans mes vingt-deux.
— On ne prononce pas le « x ».
Voilà, c’était dit. Elle me fit garer derrière l’hôpital, face à une grande place fleurie. Devant nous une sorte de parc bordé de hautes maisons en pierres de taille et une église.
— C’est la Collégiale. Venez, commanda Bérengère en m’invitant à la suivre.
Nous traversâmes la rue et pénétrâmes par l’une des portes à côté de laquelle une pancarte indiquait : Longs séjours, sous-entendu : qui entre ici n’en ressort pas vivant. Bérengère s’engagea dans le passage en habituée et m’entraîna dans une succession de pièces. Les premières ressemblaient à une maison de retraite chamarrée et presque joyeuse. Au fur et à mesure de notre progression vers le niveau supérieur de l’immeuble, le son des télés et le brouhaha des conversations s’estompèrent. Nous nous engageâmes dans un couloir, une succession de portes ouvertes. Les produits nettoyants ne parvenaient pas à couvrir une odeur d’antichambre de la mort.
— Ici se trouvent celles et ceux qui doivent être assistés en permanence, chuchota Bérengère comme si elle se trouvait dans une église.
Elle stoppa devant une entrée et pencha la tête avant de m’inviter à m’approcher. Un homme âgé se tenait recroquevillé dans un fauteuil médical. La tête penchée vers l’avant, il semblait dormir. Ses mains osseuses crochetées aux accoudoirs tressaillaient parfois et lui donnaient l’air de battre une inaudible mesure.
— Voici le seul propriétaire de La Badie, murmura Bérengère.
— Qui est-ce ?
— Il s’appelle Fernand Bardier.

Véronique Bréger, La Nuit des orpailleurs (Elle s’installa sans attendre...)
© Les Ardents éditeurs