Jean se dirige vers le bâtiment des fours, tandis que le gardien, militaire en retraite, ferme la grille devant les retardataires. Certains fours sont vides et on aperçoit comme une grotte aux parois teintées d’ocre et vernies par la flamme ; ou bien, la tête protégée par un sac, les mains gantées, des hommes disloquent une fournée faite de colonnes d’argile rose où, dans sa coque de brique, la porcelaine ivoirine mûrit comme une amande. De loin en loin, des fours clos, bruns et ronds comme de vieilles tours, laissent percer par de petites lucarnes fulgurantes leur embrasement intérieur.
Il écoute le bruit des courroies et des cylindres broyeurs qui triturent la pâte humide, puis il traverse de grands ateliers silencieux. Encadrés dans des échafaudages blancs, les ouvriers manient des objets grisâtres et fragiles, les gestes délicats, très rapides, un toucher presque féminin. Le long des murs vitrés, ils continuent leur travail, comme ignorant la disparition du créateur et les rapports qui pouvaient exister entre la vie de Robert Barnery et la profusion d’objets qui naissent sous leurs doigts.
Par un petit escalier, Jean monte à l’étage des bureaux. Le commis qui passe dans ce couloir jette toujours un coup d’œil craintif vers la porte du cabinet de Frédéric, d’où l’on voit parfois le maître sortir, le visage glacé, muet, l’air important. Pour tous, le cabinet de Frédéric représente le sanctuaire du pouvoir ; mais, jusqu’ici, les ordres viennent d’ailleurs, comme la vie qui anime encore les vastes bâtiments populeux.

Jacques Chardonne, Les Destinées sentimentales (Jean se dirige vers le bâtiment...)
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