La rivière changea, s’anémia, devint un autre être, plus lent, plus faible, avec quelque chose de maladif, de sournois et d’inquiétant. La longue nappe lisse, en avant de l’écluse, n’arrivait plus au ras de la prairie, mais elle portait toujours l’image du ciel et la figure renversée des arbres. On pouvait y voir, de loin en loin, un oiseau traverser lentement un étrange chemin de feuilles, de flaques de ciel et d’eau. L’élan du courant par la brèche de l’écluse semblait celui d’une bête moins forte et moins vive.

Un peu plus bas, le spectacle prit un aspect inattendu et mystérieux. Là et sur plusieurs centaines de mètres, les coulées d’eau, ayant gardé l’élan de la chute, arrivent dans une course concurrente, glissante, sinueuse, frémissante de colère, parsemée de flocons d’écume. Au moment où elles tentent de s’aplanir et de se fondre, un énorme rocher les ranime. Les clapotis, les râles, les murmures, les bruits ricanants donnent au spectacle une grande intensité sonore, à l’ombre des arbres hauts et serrés où se glissent de longues coulées de lumière. C’est l’épisode le plus frais de l’eau courante, près du Moulin.

Jean Blanzat, La Gartempe (La rivière...)
© Éditions Gallimard
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