Autour des Halles, l’agitation matinale bat son plein. Les camions en double file se déchargent à dos d’homme. Les quartiers de viande à l’épaule finissent dans les chambres froides des bouchers et derrière les étals, la bidoche sanguinolente est débitée par des experts du découpage fignolé. Les portes des camions claquent et les klaxons intempestifs des impatients n’enlèvent en rien la nonchalance des livreurs dont le haussement d’épaules fataliste traduit parfaitement l’indifférence.
Du bar où il est accoudé, Joss regarde le manège de cette vie en ordre de marche avec ses règles, ses codes et sa vaillance à perpétrer une énergie suffisante pour avancer coûte que coûte. Ça sent la fatigue et la sueur. Le café fraîchement torréfié et le petit blanc vite fait sur le zinc. L’ouvrier sans taf et le désoeuvré sans thune. Le journal déployé sur des nouvelles qu’on n’attend plus. Des entrées rapides donnant sur des courants d’air glacés. Chaud devant. La tradition séculaire du rade n’attend pas. Des bruits rituels qui se répercutent dans l’établissement de l’aube jusqu’au-delà du tocsin de midi.

Joël Nivard, Dernière sortie avant la nuit (Les Halles)
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