Il a quitté Limoges il y a plus de vingt ans et il n’y est jamais revenu jusqu’à ce jour. Ce pourrait être seulement hier. Dans son souvenir, les images restent fidèles, comme si le temps n’avait pas d’impact ou que les yeux de sa mémoire aient anticipé l’usure.
Le bas de l’avenue des Coutures s’ouvre sur un vaste carrefour que des bulldozers méthodiques ont dû tailler à coups de pelles détruisant des pâtés de maisons vétustes ou frappées d’alignement. On arrive sur les quais, le port du Naveix. La Vienne est large, sombre et la pluie pointille la surface de l’eau d’un lancinant frémissement. Sur l’autre berge défile un autre quartier populaire de la ville que l’on peut rejoindre par le pont Saint-Étienne aujourd’hui uniquement piéton. Les murs lézardés d’une des dernières manufactures semblent accuser une vétusté qui aura raison de l’édifice, un jour ou l’autre. Seule la cheminée du four des Casseaux pointe vers le ciel l’arrogance de son passé ouvrier.
On file doucement sur le quai Saint-Martial. Il se cale dans la tiédeur des sièges. Il accuse la fatigue de ces derniers jours. Son regard se perd dans les détails de cette ville qu’il retrouve et dont il n’a pas le sentiment de s’être éloigné depuis si longtemps. De cette ville où il aurait pu ne jamais revenir.

Joël Nivard, Dernière sortie avant la nuit (Retour à Limoges)
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