Dimanche 11 juin 1944. Environs d’Oradour. 5 heures.
Les cloches d’Oradour ne sonneront pas ce matin, pas plus que celles des autres églises des environs. L’air de ce dimanche, un peu brumeux, n’est pas tout à fait celui des autres dimanches ; il manque ce frisson sonore qui se répandait mollement sur les campagnes et semblait établir un dialogue entre le ciel et la terre ; il manque aussi le ronronnement des voitures, des caravanes de cyclistes, les fumées montant droit au-dessus des villages et des hameaux, les odeurs de cuisine qui se répandent dans les champs, les appels des fermières à leurs volailles et à leurs porcs...
Autour d’Oradour, c’est le silence.
Cette fin de printemps est abandonnée à elle-même, privée du concours des hommes. Les hommes ? Dans la fraîcheur de l’aube, ils regardent vers Oradour, vers ces dernières lueurs de volcans apaisés, ces ultimes fumées, ces odeurs de crématoire, cette dentelure de ruines sombres d’où montent parfois des bouquets d’étincelles lorsqu’une charpente ou un mur finit de s’écrouler. Ils regardent et ne comprennent pas. Les soldats sont passés comme une tornade, aussi stupides, cruels, aveugles qu’un déchaînement de forces naturelles. Que faire devant les dégâts occasionnés par une catastrophe ? Chercher les survivants.
Ce n’est qu’ensuite qu’on souhaite découvrir les origines du drame. L’esprit de vengeance vient plus tard.
Ils ne savent pas où ils en sont ceux qui, ce matin, à l’aube, entourent le professeur Fourré, sur la berge de la Vergogne, ce petit ruisseau - Rubicon qu’ils hésitent à franchir comme si, de l’autre côté, la réalité allait leur sauter au visage avec la violence d’une mine. Ils se taisent parce qu’ils ont eu toute la nuit pour exprimer leur douleur, leurs craintes, leurs espoirs ; les femmes ne pleurent pas parce qu’elles n’ont plus de larmes ; les vieux mâchent leur chique d’amertume et songent à des images terribles - dans leur chienne de vie, ils auront connu Verdun et Oradour.

Tous ne sont pas restés là, à attendre Dieu sait quoi. Dans la soirée, le bruit a couru de village à village que les Allemands avaient dispersé les femmes et les enfants dans la nature pour leur éviter le spectacle de l’holocauste. C’est le professeur Fourré qui a recueilli la nouvelle : la veille, vers dix-neuf heures, il a pris son courage à deux mains, s’est avancé jusqu’à l’entrée du village pour demander aux soldats des nouvelles de ses deux enfants et de leur grand-père ; un Alsacien lui a répondu en français qu’ils étaient dans les bois « pour leur sécurité » ; le professeur est revenu tête basse, obsédé par la vision des maisons éventrées et le vacarme des toitures en train de s’effondrer.

Toute la nuit, les mères des villages environnants : La Grande-Métairie, Mas-de-Glane, Mas-du-Puy, Laplaud, Orbagnac, La Valade et quelques autres ont battu les buissons, appelant à voix basse de crainte d’attirer l’attention des Allemands. Celles qui ont osé s’approcher ont entendu à travers l’ombre des rumeurs de musique et de fête ; elles ont pensé que ces soldats devaient être des monstres pour chanter et festoyer au milieu des cadavres et des ruines, et pour lâcher les enfants en pleine nuit, en pleine nature, sans tricot et sans nourriture.
Elles ont continué leurs recherches dès le lever du jour ; maintenant elles retournent à leur domicile en titubant, et elles s’arrêtent tous les dix pas pour regarder le village qui brûle encore.
Les enfants, on a dû les emmener très loin puisqu’ils ne sont pas encore revenus...

Michel Peyramaure, La Division maudite (Dimanche 11 juin 1944)
© Robert Laffont