La cuisine est vaste et dallée de larges pierres ; un immense buffet en chêne garnit en entier l’un des côtés ; en face, la cheminée, sous le manteau de laquelle six personnes prennent place à l’aise, et ce n’était pas un plaisir banal que de chauffer là, devant le large foyer, en regardant cuire les châtaignes.
Au-dessus de l’âtre, assez haut pour ne pas être atteint par la flamme, est suspendu à la crémaillère un panier rond en fil de fer rempli de châtaignes ; la chaleur du foyer et la fumée les cuisent doucement, et cette fumée de bois, loin de leur donner un mauvais goût, ajoute à la cuisson une saveur très délicate.
De la cuisine, une porte donne accès dans la grande salle qui nous servait à la fois de réfectoire, de salon, d’atelier et de fumoir.
Là, nous étions chez nous ; on y déposait au hasard les pliants, les chevalets, les toiles, les boîtes à couleur, et malheur à l’intrus qui se serait permis d’y toucher ! Au premier étage se trouvent les chambres à coucher, bien aérées, avec de bons lits et des draps bien blancs. Sur les portes, des peintures à l’huile, œuvres de nos prédécesseurs de passage, rappellent quelques sites du pays.
La journée était réglée comme il sied à des gens dont le temps est précieux. À sept heures, le réveil ; Humblot, mon voisin de chambre, bâillait, s’étirait et me criait à travers la cloison : « Eh ! bien, on y va ? Il fait un temps superbe. » Je l’entendais sauter à bas du lit ; après quoi il entonnait généralement une grande fantaisie musicale avec accompagnement de brocs et de cuvettes.
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À neuf heures arrivait le facteur avec lettres et journaux ; à onze heures et demie, après une matinée bien employée, on rentrait chez madame Lépinat et, à midi moins un quart précis, on se mettait à table. M. Guillaumin, notre vénéré doyen, exigeait sur ce point une ponctualité absolue ; tant pis pour les retardataires et les buveurs d’apéritifs !
Le déjeuner pendant lequel chacun racontait ses impressions du matin et formait des projets pour l’après-midi se terminait vers une heure ; puis lecture des journaux, correspondance. À deux heures, tout le monde, reprenant pliants et chevalets, descendait, les uns côté Creuse, les autres côté Cédelle.
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Le soir, de cinq à sept heures, on causait des études du jour, du temps, des succès des Boers. Que d’aperçus originaux sur l’art en général et sur la peinture en particulier !

Albert Geoffroy, Huit jours à Crozant (La cuisine...)