Châtaignier riait à gorge déployée. Et il entonna la chanson de Boris Vian, « Je bois ». Châtaignier chantait bien, surtout à la fin d’un bon repas.
— Que pensez-vous de notre bon vin limousin, commissaire ?
— Vin limousin ? Vous plaisantez Châtaignier !
— Pas une seconde ! Que faites-vous des magnifiques vins des coteaux du Saillant ? Ah ! ces coteaux de la Vézère, une longue tradition viticole. Un jour je vous ferai goûter leur chenin et leur liquoreux... ces nouveaux vins corréziens vont en surprendre plus d’un !
— Je croyais que vous alliez me parler du rosé de Verneuil...
— Ne vous moquez pas ! Ils sont en progrès.
Châtaignier alla chercher le dessert.
— Je vais vous raconter l’étonnante histoire du vin de Meymac.
— Meymac ? En Corrèze ?
— Parfaitement, commissaire. Dans le dernier quart du XIXe, certains paysans pauvres de la montagne limousine eurent l’idée de se lancer dans le commerce de vin. À l’époque, le marché du vin de Bordeaux était florissant dans le nord de la France et en Belgique. Ces marchands ambulants partaient sur les routes à la morte saison pour faire la « chine », du porte-à-porte. Ils se faisaient passer pour des vignerons du Bordelais... Meymac sonne comme Pessac, Fronsac, Pauillac - Châtaignier devait raconter cette histoire pour la centième fois, mais son regard brillait de malice comme si c’était la première fois -, c’est ainsi que leur vin fut baptisé « Meymac-près-Bordeaux ». La petite bourgade de Haute-Corrèze devint vite très prospère. Arrêtez-vous à Meymac, vous verrez ces grosses maisons bourgeoises du début du siècle...
La mousse au chocolat accompagnée de tranches de mandarine était succulente. Le journaliste servit un Maury blanc du domaine Mas Amiel, une petite curiosité.
Dumontel écoutait le conteur et se laissait bercer par sa voix chantante. Les vapeurs d’alcool commençaient à inonder son cerveau et il chavirait légèrement.
Châtaignier, lui, tenait le coup comme s’il avait le pouvoir de changer le vin en eau dès que le liquide avait atteint le fond de son estomac.
— La farce dura un demi-siècle et, en 1940, lorsque des clients belges se réfugièrent à Meymac, et qu’ils demandèrent à voir ces belles vignes, on leur montrait, de loin, des champs de bruyère ! Châtaignier s’esclaffa comme un gamin chahuteur au fond d’une salle de classe.
Ils passèrent au salon pour le café.
— ... on leur fit même croire que, l’hiver, il n’y avait rien à voir, car on rentrait les vignes afin qu’elles ne gèlent pas ! Les descendants de ces négociants achetèrent ensuite des vignobles Bordelais... à Saint-Émilion, Pomerol et ailleurs ! Ah, la « Corrèze connexion » !...

Franck Linol, Lune de miel à la morgue (Châtaignier riait...)
© La Geste