Il ne restait plus que trois jours avant mon départ ; je les employai le mieux possible à faire quelques études et surtout à connaître le pays. Lorsqu’on arrive à Crozant, on se trouve pendant quelques temps complètement désorienté ; ce n’est guère qu’au bout d’une semaine qu’on commence à raisonner et à classer ses impressions. Que de sites charmants, de paysages grandioses ! Parmi les jolis coins des bords de la Sédelle se trouve le moulin du père Brigand, une petite baraque vermoulue à laquelle reste accrochée comme par miracle une roue couverte de mousses épaisses. Depuis bien longtemps sans doute elle regarde couler l’eau sans qu’il lui prenne la fantaisie de sortir de son immobilité. Huit peupliers magnifiques la protègent de leur ombre et lui servent de garde d’honneur.
Ces peupliers ont leur histoire. Quelques jours avant mon arrivée, le bruit se répandit un soir que le père Brigand allait les couper. Cette nouvelle plongea dans la stupeur d’abord, dans la désolation ensuite la colonie entière ; on tint conseil.
Comment ! le père Brigand allait couper ses peupliers ! Mais c’était un scandale, un sacrilège, et, bien sûr, on ne le souffrirait pas. Dès le lendemain on commençait les négociations ; menées avec beaucoup d’habileté, elles aboutirent au meilleur résultat et sans qu’on fût obligé de recourir aux moyens violents. Moyennant la somme de quatre francs, payée comptant, le père Brigand s’engageait à ne pas couper ses peupliers avant un an. Le marché fut écrit, scellé par un petit verre, et voilà comment nous pourrons jouir l’an prochain encore de ce charmant décor.

Albert Geoffroy, Huit jours à Crozant (Il ne restait que trois jours...)