Sans plus m’inquiéter de mon équipage, je me joignis à mes compagnons et nous descendîmes les bords de la Cédelle. La vue de ces jolies berges me reporta aussitôt à cette délicieuse gorge du Roitelet, une des promenades les plus poétiques de Gérardmer ; là toutefois j’avais devant moi une vraie rivière au lieu du minuscule ruisselet des Vosges.
À la hauteur du Moulin Bouchardon, sur l’autre rive, un peintre, la tête ombragée par un large béret, travaillait debout devant son chevalet : « Monsieur Guillaumin, me dit Jeannot, un artiste d’une incontestable valeur et d’un grand mérite, le doyen de la colonie ; vous le verrez ce soir chez Madame Lépinat : c’est notre commensal. » M. Guillaumin nous rend gracieusement notre salut et nous lui souhaitons bon courage. Puis, quelques cent mètres plus loin, nous arrivons au moulin de la Folie.
Le temps était superbe, un soleil splendide mettait en valeur les tons roussis des fougères et les feuillages sombres des ormes et des châtaigniers. Le moulin adossé au coteau, avec des bâtiments rustiques, des roues en bois portant en guise de barbe des mousses vénérables, un vieux pont aux ais disjoints tenant par miracle sur des piliers de pierre sèche, la rivière bruissant et se faufilant au milieu des roches et des galets, donnent à ce coin de la vallée le plus pittoresque aspect. J’aurais voulu m’arrêter, admirer tout à mon aise. « Vous en verrez bien d’autres, me dit Humblot ; ça ne fait que commencer ! » Du reste, j’avais hâte d’arriver à Crozant. Par un chemin escarpé, bordé de haies sauvages, nous gagnâmes le village et, un quart d’heure après, nous débouchions sur la place en face juste du Grand Hôtel des Touristes tenu par Mme Lépinat.

Albert Geoffroy, Huit jours à Crozant (Sans plus m’inquiéter...)