Entre la rue des Pommes et une cour pourrie de boucherie, — la chambre d’une petite fille qui accouche : elle a voulu être religieuse.

Un taureau à face et mains humaines, son mari, le Centaure éternel, la regarde faire, étendue sur une couverture verte et fleurie comme les prés. Ainsi tel matin de juillet 1888.

« Elle fait un évêque », dit le père. La grand’mère veut que ce soit mâle ; tante Ursule qu’il ait la figure bien conditionnée. De quart d’heure en quart d’heure, les voisines passent la tête dans le guichet et font un signe d’encouragement à la malheureuse.

Indiscrètes, toutes ont dit : « Est-ce un garçon ? Est-ce une fille ?
– C’est un évêque », répond le boucher en souriant.
Elles sourient.

Monsieur le Curé vient pour le petit baptême et dit : « Un ange lui a circoncis les lèvres, ou c’est le baiser de Dieu sur sa bouche qui l’a blessé. Osculetur me osculo oris sui. »
Marie se tait.
Il manque un morceau de lèvre à la figure de son fils.

Les ennemis de Brinchanteau diront que l’avarice de Brinchanteau se reconnaît là, — et les petits garçons du quartier qui ne savent pas parler encore s’exercent à le faire pour crier bientôt de bons « bec-de-lièvre » sur le chemin du nouveau-né.

Marcel Jouhandeau, La Jeunesse de Théophile (Entre la rue des Pommes...)
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