Pour la première fois depuis mon arrivée au village j’eus l’occasion, cet été-là, de traverser les monts une semaine durant, d’est en ouest. C’est en randonnant ainsi que douze ans, huit ans ou cinq ans plus tôt j’avais lié connaissance avec ce pays que l’on ne pénètre vraiment qu’en parcourant ses sentiers sous bois, bordés de pierres sèches, ses laies crevassées, ses chemins de remembrement ou ses anciennes voie laissant présumer une occupation ancienne. Une fois installé - au pied des monts, dans l’ombre de Saint Goussaud - comme les autres, je n’eus pas le loisir de parcourir autant que souhaité ces chemins moquettés d’aiguilles de résineux, de sentir sous le pas les vastes pierres gallo-romaines ou médiévales, de traquer sous la fougère aigle de nouvelles loges de bergers, naguère en position de sentinelles, désormais ruinées ou perdues, quoique parfois signalisées jusque dans les ténèbres des Douglas et des épicéas, où les prospecteurs patentés les auraient négligées. J’avais imaginé pour le cœur de l’été une itinérance artistique et festive, m’offrant le luxe de traverser une autre fois les monts, de reconnaître ce que j’avais foulé et oublié ou de suivre le sillage inédit du guide, recruté au conseil municipal, qui nous égara pourtant en voulant nous épargner les amoncellements de chablis encombrant parfois les chemins.

Gérard Laplace, La Pierre à boire (La première fois...)
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