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Je l’ai emmenée à Châteauneuf, sur la terrasse. De là, on voit tout le pays où Georges a vécu. Le regard embrasse le paysage d’une façon très particulière. C’est sans doute dû à l’angle entre les deux versants de la vallée : (...)

On a l’impression d’être suspendu au dessus du versant de Grandbourg ; dans son bouillonnement boisé, on a du mal à trouver ce que l’on cherche, et pourtant on sait que c’est là. La municipalité a installé un appareil télescopique. Il n’y a pas besoin de pièces, ce n’est pas un objet mercantile. On y met l’œil, et on se retrouve sur une planète inconnue, composée d’arbres enchevêtrés. On fait glisser le cercle magique sur la forêt, et tout d’un coup on reconnaît un pan de mur, une maison. On sort les yeux du tube, pour comprendre où est cette maison, et on est perdu, on n’y voit plus rien. On recommence, on vise, on se trompe. Alors on décide d’aller à l’aventure, on survole, on ralentit, on ajuste la focale, on repart. (...)

Nous sommes restées longtemps là-haut, resserrant nos manteaux pour lutter contre le vent, laissant nos regards errer sur le paysage. Je me demandais combien d’histoires terribles et tues étaient cachées dans les replis de ce pays. Misères méconnues, désespoirs sans fond, vécus dans l’indifférence somptueuse de la nature où minute après minute, seconde après seconde, naissent et meurent des êtres ou des choses vivantes, quittant leur vie de feuille, de roche, de nuage, de fourmi, de bovin. Peut-être aussi des histoires qui n’ont pas eu lieu, qui sont restées rêvées, désirées, murmurées dans la folie des solitudes. Qu’est-ce qui a arrêté la main quand la pulsion homicide enflammait le corps et l’esprit, quand le visage se déformait sous la pression interne du sang mis en ébullition, quand les yeux s’exorbitaient, comme sur les écrans des vieux films expressionnistes ? En regardant ce paysage, on se perd et on a le sentiment que ceux qui sont dedans, eux aussi, ne peuvent que s’y perdre. J’ai toujours pensé que Georges était arrivé par ce côté quand il est revenu.

Geneviève Parot, La Folie des solitudes (Je l’ai emmenée à Châteauneuf...)
© Éditions Gallimard
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