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Au bout de trois semaines, elle n’a pas trouvé le village cherché, mais elle a découvert toute la gamme des monuments aux morts : poilu montant à l’attaque, poilu blessé, poilu avec blessé, poilu avec femme, poilu avec enfant seul. Elle retrouve à des centaines de kilomètres de distance des modèles semblables. Elle comprend qu’il y avait des fabriques spécialisées. (...)

Elle a laissé ce qui l’entourait entrer en elle, l’imprégner, l’impressionner ; quelque chose de physicochimique, où il y avait à la fois l’odeur de l’air, l’énergie du vent, l’agitation des branches du marronnier, l’intermittence de la lumière, le gris des nuages, un reflet brutal sur l’ardoise, la pendule arrêtée dans son cadran, les flaques laissées par la dernière averse, le goudron noir, le froid de la pierre sous ses fesses, les affiches délavées sur le panneau électoral, et cet homme de métal peint qui brandissait son fusil dans un geste martial, la tête tournée vers une troupe invisible qui le suivait - celle des morts dont le nom figure sur la stèle en dessous de lui ? (...)

Geneviève Parot, La Folie des solitudes (Au bout de trois semaines...)
© Éditions Gallimard
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