Le Rocher des Folles

Lou Rouai de las Fadas, ou le rocher des folles,
Est un site qu’ici rien ne peut égaler
Par sa sauvagerie et les rocs de ses môles,
Que les plus forts Titans ne sauraient ébranler,
Même en les secouant de leurs vastes épaules.

A cent mètres de haut on voit mugir en bas
La Vézère qui fuit vers la ville d’Uzerche.
Uzerche, qui défit l’Anglais dans vingt combats,
Avec sa vieille église et sa tour où l’on cherche
La trace des aïeux qui ne se rendaient pas.

Lou Rouai de las Fadas nous vaut mainte visite :
On a dit que c’était une « très belle horreur » ;
Le mot me semble vrai dans son heurt composite ;
Quant à moi j’ai toujours un frisson de terreur
Chaque fois que je vais me pencher sur ce site.

[...]

Les dieux pestaient là-haut. Ici, tous les Eubages
Assis sur les dolmens commentaient leur courroux,
Disant qu’ils attendaient la mort sans plus d’ombrages,
Et nos pères fuyaient, en touchant leurs bœufs roux,
Tantôt vers les taillis, tantôt vers les herbages.

[...]

Tout à coup, dans Treignac, on sonna de la corne
Et le divin Isus dit gravement ces mots :
« Gaulois qui m’écoutez ici, d’un air si morne,
« Nous sommes menacés de tous les pires maux
« Capables de blanchir le fruit de la viorne,

« Si nous n’immolons pas à nos dieux courroucés
« Le corps vierge d’amour de l’une de vos filles,
« Qu’on se hâte partout, que les intéressés
« Conduisent promptement dans ce bois leurs familles
« Où les votes seront par moi-même annoncés. »

Le nom de Melléda tout comme Cérès blonde,
Belle comme Vénus se tordant dans les flots,
Sortit, frappant d’effroi, le cœur de tout le monde ;
Sa mère à demi-morte étouffa ses sanglots,
Et le devin reprit de sa voix pudibonde,

Sous les cieux qui grondaient : « Gaulois, fervents Gaulois,
« Entendez-vous, là-haut, un dieu puissant qui jure
« De foudroyer tous ceux qui transgressent ses lois !
« Je ne vous ferai pas cette sanglante injure
« De croire qu’un de vous reste sourd à ma voix.

« De ma faucille d’or j’ai coupé les verveines
« Et les guis les plus beaux pour apaiser le ciel ;
« Les guis sont impuissants, mes prières sont vaines,
« Il leur faut, Melléda, le sang substantiel
« Qui t’azure les chairs et te gonfle les veines. »

[...]

Telle la mère après l’arrêt infanticide.
Elle prit son enfant dans un rugissement,
Et puis, fendant la foule effarée et stupide,
Elle sortit du bois et gagna brusquement
La forêt, sous les yeux égarés du druide.

Après mille détours, dans la nuit, sans falot,
La mère et son enfant, sans forces, se blottirent
Sous l’aile du rocher dont nous parlons plus haut
Et, muettes d’effroi, toutes deux attendirent
Le pardon et l’oubli d’un crime si nouveau.

[...]

Car l’antre où se cachaient nos douces fugitives,
Véritable nid, d’aigle au sommet du rocher,
En bas était gardé par les vagues plaintives
Du torrent dont j’ai dit la grâce sur nos rêves ;
Pas un homme, d’en haut, n’aurait pu l’approcher.

Pour qu’on ne vit jamais errer dans les broussailles
La mère et son enfant qu’on recherchait partout,
Phaon leur servait l’eau qu’il puisait aux rocailles ;
Car le petit charmant pasteur manquant de tout
Leur aurait bien donné le sang de ses entrailles.

Elles vivaient ainsi des bons soins du berger
Qui finit par chasser de leur cœur toute crainte.
On eut dit que le ciel voulait les protéger.
Pas un bruit ne troublait leur âme toute empreinte
De ce doux abandon qui fait peur au danger.

Les dieux, de leurs courroux, ne donnaient plus de signe ;
La nuit était plus douce et le jour plus serein ;
Les oiseaux revenaient et chaque soir le cygne,
Naguère frémissant sous-un lourd ciel d’airain,
Voguait sur les étangs dans sa blancheur insigne.

Horreur ! trois fois horreur ! un jour que toutes deux
Se berçaient doucement sur l’aile de ce rêve,
Dans le bas du rocher des visages hideux
Les contemplaient, parlant d’une voix sourde et brève
A des chiens effrayants qui rugissaient près d’eux.

Soudain, hommes et chiens, brûlant des mêmes flammes,
Ivres du même sang qu’on avait mis à prix,
Montèrent à l’assaut des malheureuses femmes ;
Mais la mère et l’enfant avaient trop bien compris
Les criminels desseins de ces agents infâmes.

Grimpant jusqu’au sommet du roc, partout cerné,
Les yeux pleins d’un éclair qui sécha les samoles,
Elles firent le saut dans le gouffre damné,
Dans des embrasements et des rires de folles.
De là le triste nom que je vous ai donné !

Jules Vacher, Le Rocher des Folles
Publié dans la revue Lemouzi (1910).
Source : Gallica.
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