Ce fut plusieurs années plus tard que je connus vraiment un homme fort. Non plus un héros à peine dégagé des livres d’images, mais un robuste garçon bien vivant et qui avait juste un an de plus que moi.
Je commençai par détester son nom. Au L.U.C.(Limoges Université Club), où je m’entraînais les matins du jeudi et du dimanche, il passait pour un véritable dieu. J’avais alors un peu plus de dix-huit ans ; je faisais le lancement du poids, les sauts et le huit cents mètres, quelquefois aussi le cent mètres dans les équipes de relais. J’étais assez fier de mes aptitudes multiples. Mais s’il m’arrivait un jour, dans un suprême effort, de sauter ou de lancer quelques centimètres plus loin que d’habitude, l’entraîneur, un grand bonhomme maigre et vif, qu’un œil de verre forçait à grimacer et à larmoyer sans cesse, me tapotait simplement sur l’épaule et disait : « Pas mal ! Pas mal ! Mais Quercy, du Stade olympique, saute six mètres cinquante, lance à plus de douze mètres, court le cent mètres en onze secondes. Et c’est un scolaire aussi. Tu es barré. » Je m’en allais en grondant : « Barré ! Au diable leur Camembert ! » Ce Quercy appartenait en effet à l’institut d’Alembert, que nous appelions la boîte à camemberts, à cause de son nom, je le crains, et aussi à cause de la forme étonnante, ronde et plate, des casquettes de ses élèves. Comme mon entraînement de rugby se prolongeait jusqu’à la fin du printemps, je fus un des derniers, dans l’équipe d’athlétisme, à contempler les exploits de Quercy. Je n’en ignorais d’ailleurs rien. Tous les petits camarades et particulièrement ceux à qui mes modestes succès portaient ombrage, s’écriaient à chaque instant : « Ah ! mon vieux, il faut que tu voies Quercy ! Quel athlète ! Il gagnerait n’importe quelle épreuve avec deux mois d’entraînement. Et beau avec ça ! Un dieu, un véritable dieu ! Quand il paraît sur le terrain, on applaudit rien qu’à le voir. » J’enrageais.

Georges Magnane, Les Hommes forts (Ce fut plusieurs années...)
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