Le premier héros que je rencontrai hors d’un livre était un coureur cycliste. Ce dimanche où j’assistai à l’arrivée d’une « grande course de trois cents kilomètres avec plus de deux cents partants », je me sentais particulièrement athlétique. J’avais, deux ou trois jours plus tôt, au collège, gagné le soixante mètres à la composition de gymnastique des sixièmes. Je promenais donc avec satisfaction un petit corps qui, dépouillé de son avantageux uniforme à boutons dorés, pesait à peine trente kilos.
[...] De temps en temps, je palpais dans ma poche les photos des « géants de la route » que j’avais découpées dans Le Miroir des Sports. Cinq coureurs du Tour de France étaient engagés. Entre autres le célèbre Bellanger. Quelle fête ! Tout en raffermissant ma casquette alourdie qui me meurtrissait les oreilles, j’essayais d’imaginer la silhouette courbée du champion, ses jambes rapides et souples comme des leviers bien huilés, infatigables, son visage de bronze qui fendait la brumaille et le vent. [...]
Et, tout d’un coup, il me sembla que tout le monde se mettait à sauter sur place. Un énorme cri montait. Quelque chose comme : «  ! Hi ! Hoû ! Hâ ! Lé-ou-à-là ! » D’abord parut une voiture couverte de boue d’où jaillirent deux hommes en gros pardessus à martingales. Ils crièrent : « Attention ! Attention à l’arrivée ! » Et puis, dans un soudain silence où des centaines de poitrines respiraient toutes ensemble, je vis s’avancer trois silhouettes noires qui portaient à peine sur le sol, me semblait-il, comme si elles étaient montées sur patins. De chaque côté de la roue, les jambes montaient, descendaient, montaient, descendaient, comme des bielles affolées. Ils foncèrent sur nous dans une rafale d’éclaboussures jaunes. « Bellanger ! » crièrent en même temps les deux hommes en gros pardessus. Le second était déjà là : « Hilarion. » Puis le troisième : « Valadas. » Je ne vis plus rien. Le public avait envahi la route. Tout le monde criait, riait, gesticulait. Ce Valadas était un tout jeune coureur de Saint-Nicolas. Qu’il eût pu s’accrocher pendant les trois cents kilomètres, arriver à quelques secondes du prestigieux Bellanger, c’est un grand événement local, presque un miracle. En quelques minutes, il n’y eut plus, à l’arrivée, que les messieurs à brassards et les deux automobilistes qui avaient suivi la course. Je ne pus approcher du café où les trois héros avaient été portés en triomphe. Rappelé par un « Psst ! » énergique de Fil-à-Beurre, je regagnai le collège, un peu étourdi, mais non pas déçu.

Georges Magnane, Les Hommes forts (Le premier héros...)
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