Olivier, serrant toujours la crosse de son revolver, s’était effondré contre un rocher. Son essoufflement diminuait un peu, mais il voyait trouble. Une sorte de poussière éblouissante tournoyait sans arrêt devant son regard. Il s’appliquait à bien se laisser aller contre la roche moussue. Ce n’était pas le moment de céder...
Malgré l’épuisement, il était plein de confiance : il ne pouvait faire autrement que leur échapper, et il leur échapperait pour de bon. Il ne se cacherait pas stupidement dans les bois. Il s’en irait bien loin, il oublierait. Il savait, cette fois, qu’il n’y avait rien d’autre à craindre que ces hommes, cette meute.
Il n’existait pas, il ne pouvait exister pour lui d’autres ennemis que les hommes. Ses alarmes, dans la forêt, venaient toutes des fonds obscurs, de sa mémoire. Pendant plus de vingt ans, il avait appris la peur des hommes. Pourquoi, pourquoi lui avait-il fallut si longtemps pour voir cette évidence ?

[...] En quelques foulées, il atteignit le mur du barrage. Les eaux n’avaient pas encore eu le temps de monter beaucoup. Le passage était facile. La chance... Il savait bien qu’il leur échapperait ! Il s’élança sur les pierres plates qui étaient à sec en plusieurs endroits. Seulement vers le milieu il dut mettre les pieds dans l’eau. Le courant faillit le faire déraper. Il parvint cependant à se rétablir. Encore deux pas et il serait hors de danger. Il arrivait... Sans aucune nécessité, il voulut franchir d’un bond le dernier mètre. Ce fut alors que ses deux pieds partirent sous lui, sans qu’il eût seulement le temps de chercher un appui, comme si une force irrésistible l’attendait depuis toujours à cet endroit précis.

Georges Magnane, Gerbe baude (Olivier...)
© Maiade éditions