Quand la pluie vint, Olivier ne reconnut pas la forêt.
Une pénombre universelle s’était posée sur la terre, oppressante comme l’étreinte d’une main hostile. Une voix monotone roulait dans l’air, sourde et profonde, sans un sursaut, sans un soupir, sans un halètement, vaste comme une houle mais plus égale, plus morne : une voix de fin du monde. Toutes les couleurs, tous les reflets du soleil et de la verdure s’étaient abîmés dans la brume immobile et pesante, où les clairières se noyaient, où les friches de bruyère s’enfonçaient et se perdaient au bout de quelques pas. La poussière d’eau désagrégeait les contours des arbres proches, brouillait et dissolvait peu à peu toutes les formes. Dans les lointains, il ne restait qu’un gris cotonneux, hanté de silhouettes massives qui ressemblaient aux ombres de géants saisis à l’improviste et immobilisés dans l’affolement de quelque mêlée fantastique. Au creux des fourrés, la pluie grésillait à travers les feuilles comme du gravier fin ; au-dessus des taillis plus clairsemés, elle faisait un petit bruit rongeur, tenace, obsédant. Ce grignotement semblait s’attaquer au peu de lumière qui restait, pousser sournoisement le monde vers des ténèbres grises, plus aveugles que le noir de la nuit.
Olivier se hâtait vers les hautes futaies. Là, en quelques endroits, la brume reculait, comme tenue à distance par les bras énormes des arbres. Un jour blafard s’abritait encore dans l’épanouissement des dômes. Mais la pluie s’infiltrait partout ; elle frangeait de gris les hautes branches noires et courbait vers le sol les ramures plus minces ; elle coulait le long des écorces gluantes, dessinant des méandres et des cascades noirâtres ; elle accrochait des chapelets de gouttelettes aux longs fils des araignées ; elle faisait luire des petites flaques dans les recroquevillements des feuilles mortes. Sous ses pieds, Olivier sentait céder le sol gorgé d’eau. Gagné par une sorte de panique froide, il s’attendait à s’enfoncer tout à coup dans la boue, à s’engloutir aussi dans ce chaos qui avait anéanti sa forêt.
Il restait sous les plus grands chênes et marchait en rond, écoutant le lent égouttement qui se répercutait d’arbre en arbre, sans cesse repris, porté plus loin, plus loin, plus loin... Et il lui semblait que cet écho fuyait le long du temps, remontait jusqu’à l’origine sauvage et torturée de la race.

Georges Magnane, Gerbe baude (Quand la pluie vint...)
© Maiade éditions