Ce n’était pas là un festin ordinaire. C’était gerbe-baude, la fête ancienne où se célébrait le triomphe du paysan qui termine la récolte la plus importante de l’année, et aussi le moment du meilleur repos, celui où les membres fatigués se détendent sans faiblir, encore tout chauds de l’effort. Cette année-là, le triomphe du travail aidait à supporter la défaite des armes. Les hommes regardaient parfois leurs mains lentes et sûres comme des outils du destin. Eux-mêmes étaient là, solides, nécessaires, inexorablement lents et sûrs.
Tant qu’ils étaient là, tout n’était pas perdu. Leurs paumes rugueuses avaient à peu près la couleur des chemins d’argile et de rocaille qui menaient à leurs champs. Ils ne connaissaient pas la défaite, eux. Par petites étapes patientes, ils avaient semé, puis moissonné et engrangé le blé. Il fallait bien donner sa nourriture au monde. Maintenant, ils s’étaient assis là, autour de cette table de chêne, avec un calme et une pesanteur qui rendaient le spectacle fascinant. [...] Eux qui avaient dépouillé les grandes étendues fauves demeuraient sans orgueil. Ils vivaient sur cette terre, ils y travaillaient, ils s’y réjouissaient selon les rites qui s’étaient imposés à leur race imperceptiblement, par une sédimentation intérieure poursuivie pendant des millénaires. Rien, chez eux, ne voulait être pittoresque ; tous leurs mouvements étaient rigoureusement utiles et raisonnables, ternes. Parfois, ce jour-là, ils échangeaient un regard d’étonnement rêveur. Un instant, ils se rappelaient qu’il y avait quelque part dans le pays cet homme qui fuyait. Un homme dont ils ignoraient l’origine, un homme qu’ils avaient vu travailler avec une déraisonnable prodigalité de gestes ; un homme surtout qui, sans avoir été saisi par les engrenages connus de l’avarice ou de la vengeance, venait de commettre un meurtre, c’est-à-dire de se fermer au-dehors, de s’interdire à tout jamais la bonne sécurité de la maison et des présences amies. [...] Ces deux hommes, le tueur et le tué, ils les avaient connus, ils avaient travaillé avec eux. Cela paraissait incroyable ; il fallait pourtant l’accepter.

Georges Magnane, Gerbe baude (Ce n’était pas...)
© Maiade éditions