Il se ruait vers la vraie forêt, celle, illimitée et sauvage, où les hommes ne se promènent pas. Il vit enfin de tout petits sentiers qui ne semblaient pas faits pour les hommes : ils s’enfonçaient au plus épais des taillis, s’embrouillaient, revenaient sur eux-mêmes, se perdaient tout à coup dans des roncières impénétrables. Là ne devaient passer que les bêtes de la forêt. Puis il n’y eut autour d’Olivier que de vagues décombres qui ressemblaient aux ruines d’un village oublié, des champs entiers de pierraille, tout hérissés, ravagés de ronces grosses comme des cordes. Olivier trébuchait souvent, butait des deux pieds à la fois, tombait sur les genoux. Quelques pierres s’éboulaient, s’entrechoquaient avec un tintement bref et lugubre. Les arbres devenaient plus hauts, plus espacés. Olivier reconnut leur écorce grise et leurs petites feuilles festonnées. C’étaient des chênes. Dans un élan soudain, les troncs rugueux, gainés de mousse brune et dorée, jaillissaient du sol. Alors, le sous-bois, aux alentours, s’assombrissait et se peuplait d’ombres mouvantes, de signes mystérieux lentement descendus des hauteurs vertes. Olivier ne regardait jamais au-dessus de sa tête. Quand il débouchait dans une clairière, ou simplement dans un lieu qui semblait aisément accessible, il faisait un brusque crochet et s’élançait de nouveau vers les fourrés. Il arriva au bord d’une allée si large, si droite et si régulière qu’il s’arrêta, saisi. A gauche et à droite sa vue se perdait dans un lointain vaporeux et bleuté. Lentement il recula. Un instant, il demeura aux aguets, la tête basse et le cou tendu. Cette trouée traversait la forêt comme un coup de couteau.[...]
La forêt, autour de lui, se mit tout à coup à respirer plus fort. Un insensible mouvement de houle gagnait peu à peu la mer déserte des feuillages. L’arbre le plus proche se mit à murmurer. La bruyère elle-même, et la fougère, mêlèrent leur voix ténue à la grande chanson monotone des arbres sous le vent. Le paysage entier vibrait profondément, lourdement. Olivier leva son visage ensanglanté pour l’offrir à ce vent.

Georges Magnane, Gerbe baude (Il se ruait...)
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