Nous eûmes des nouvelles de Maria l’hiver suivant, au début de décembre, d’une façon qui nous surprit : un pli officiel, porté par Bridou, le facteur des télégrammes, un petit brun, sec et pourvu d’une moustache démesurée (dont on disait qu’il était un bâtard de Cartafil et qui, en effet, semblait sa reproduction en modèle réduit). Mon père dut signer deux fois : sur un registre et sur une feuille imprimée qui contenait une convocation.
Nous étions à table, en train de manger des châtaignes épluchées et cuites dans la grande marmite, notre casse-croûte habituel de dix heures en cette saison. Un silence consterné avait accueilli Bridou, comme d’habitude, car on n’utilisait le télégraphe que pour annoncer des malheurs.
Ma mère s’était levée si brusquement que sa chaise s’était renversée avec un grand claquement sur le pavé de la cuisine. Elle tremblait d’impatience et de crainte, mais elle attendit, selon le cérémonial de rigueur, le départ de Bridou pour demander d’une voix étranglée :
– Qui est mort ?
– Personne, grommela mon père. Ou alors quelqu’un que nous ne connaissons pas.
Il lui tendit le papier et, comme elle paraissait encore plus étonnée qu’avant, il ajouta :
– Je n’ai pas compris tout de suite, moi non plus. Tout ce que j’y vois, c’est que je dois aller à Limoges dans dix jours... comme témoin. Maria sera jugée en cour d’assises. [...]

Il fallut donc attendre le voyage de mon père à Limoges. Il partit le matin, avant l’aube, après avoir beaucoup grommelé, pendant qu’il se rasait devant une petite glace accrochée à la poignée de la fenêtre, courbé en deux, les genoux appuyés contre la huche sur laquelle était posée la grande lampe.
Il rentra tard, par le dernier train. On lui avait mis de côté sa soupe, qu’il ne mangea qu’après avoir bu deux verres de vin, ce qui était contraire à ses habitudes. [...]
J’étais plongé dans mon livre (un nouvel épisode des aventures de Jean Flair, que m’avait prêté Justin, le frère de Jeantou) si résolument que l’ombre de mon nez assombrissait une partie de la page. Le regard de mon père s’attarda un moment sur moi et je pensai : « Ça y est, il va m’envoyer au lit... » Non ! Il reprit son air préoccupé, roula lentement une cigarette et tourna sa chaise vers le feu. Il parla lentement, en marquant souvent des pauses :
– Il faut que je vous raconte comment ils m’ont fait parler.
On m’a demandé d’avancer jusqu’à une espèce de petite balustrade, et de jurer que je dirais la vérité... Ouais. Ce n’était pas si facile que ça en a l’air, car on ne m’a demandé que des couillonnades : si Maria travaillait bien, si elle perdait ses moutons pendant qu’elle allait dans les bois avec ses galants, si elle avait souvent mis le gros ventre... Naturellement, j’ai dit qu’à son travail, elle était parfaite, mais que je ne savais pas avec qui elle allait dans les bois, que ça ne m’intéressait pas et que je ne l’avais jamais vue avec le gros ventre... Que j’avais seulement à m’occuper du ventre de mes vaches, des truies et des brebis... Ils ont paru me prendre pour un idiot. [...] Quand on a demandé à Maria si elle se sentait abandonnée chez moi, elle a regardé l’avocat et lui a envoyé en pleine figure : « J’étais très bien, on me soignait très bien quand j’étais fatiguée, surtout la patronne qui était comme une mère. »
Il s’arrêta brusquement, comme s’il craignait d’en avoir trop dit et jeta un regard courroucé vers ma mère qui s’était mise à pleurer.
– Eh bien ! s’écria-t-elle. Vas-tu te décider à le dire ?... Tu aurais bien pu le dire en entrant dans la maison : qu’est-ce qu’ils lui ont fait ?
– Dix ans, dit mon père en serrant les dents.
Son visage était dur comme de la pierre. Impossible de savoir s’il était affligé, indigné ou tout à fait indifférent.
Ma mère ouvrit la bouche et demeura ainsi, un moment, le souffle coupé. Les autres se taisaient. Alors je ne pus y tenir :
– Dix ans ! criai-je. Dix ans en prison, sans savoir ce qu’elle a fait et si elle a fait quelque chose. Ils sont... c’est des fous, des bandits.
Mon père gronda, mais comme pour seulement se racler la gorge, sans articuler un seul mot. Il baissa la tête, parut chercher ses mots et finalement fixa droit devant lui un regard chargé de colère :
– Il faut bien faire attention. Ne jamais tomber dans leurs pattes... Ils détestent tous ceux qui ne sont pas comme eux... Ils se sont moqués de moi. Oui, ils ont osé rire de moi. [...]
– Ne pas tomber dans leurs pattes, répéta-t-il avec une violence sombre. Se méfier toujours, se cacher, courir... Nous sommes du gibier pour eux.

Georges Magnane, Des animaux farouches (Nous eûmes des nouvelles...)
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